Depuis l’attaque meurtrière du Hamas en Israël, le 7 octobre dernier, les gens sont assoiffés d’informations, même lorsqu’elles n’ont pas encore été vérifiées. Le public et les journalistes font face à un tourbillon de propagande, de désinformation et de mésinformation, une situation qui exacerbe les tensions.

En temps de guerre, il est difficile de démêler le vrai du faux. La rapidité à laquelle l’information est transmise sur les médias sociaux crée des attentes irréalistes chez le public. Avec le chaos provoqué par la guerre, il n’est pas possible d’avoir un niveau de clarté suffisant en temps réel, soutient Emerson T. Brooking, chercheur principal au Digital Forensic Research Lab de l’Atlantic Council.

Le partage de ces images – fausses ou vraies – vise à accroître le soutien d’un côté comme de l’autre. Lorsqu’il y a une guerre, il y a une collision entre toutes ces forces [désinformation, mésinformation et propagande], ajoute M. Brooking.

Mésinformation : diffusion de fausse information sans mauvaises intentions préalables. Cette diffusion d’information fausse n’est pas délibérée; l’information est tout simplement fausse ou erronée au départ.

Désinformation : diffusion délibérée de fausse information dans le but de manipuler, d’influencer, de tromper ou de faire du tort.

Propagande : diffusion systématique d’informations, de manière partiale ou trompeuse, afin de promouvoir une cause ou un point de vue politique. Certains discours de campagne politique peuvent être considérés comme de la propagande.

De plus, le brouillard de guerre, une expression inventée par le général prussien Carl von Clausewitz pour décrire l’absence ou le flou des informations pour les participants à des opérations militaires, s’installe.

Cependant, il existe également un brouillage informationnel, un phénomène commun lors des guerres, explique Maud Quessard, directrice du domaine Europe-Espace transatlantique-Russie à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire à Paris. Il y a un brouillage des ondes, un brouillage des images, un brouillage des esprits.

À l’extérieur du champ de bataille, tous les partis se livrent à une guerre informationnelle.

L’arme de la propagande, c’est un outil que toutes les démocraties peuvent utiliser, à condition que le conflit soit ouvert, ce qui pourrait, d’une certaine manière, légitimer cet usage aux yeux du grand public. La propagande n’est pas l’apanage des régimes autoritaires, rappelle-t-elle.

Lors d’une guerre, il y a un changement de règles et un changement de culture, ajoute Fabrice D’Almeida, professeur à l’Université Panthéon-Assas à Paris et à l’Institut français de presse. En fait, la guerre permet une radicalisation des idées. Ensuite, la circulation de l’information n’est pas la même en temps de guerre, puisqu’il y a de la censure et qu’il y a des espaces qui sont interdits, sur lesquels les journalistes ne peuvent pas travailler.

Selon ces trois experts, autant le Hamas que le gouvernement israélien sont engagés dans une guerre d’information; chacun essaie d’influencer à sa façon l’opinion publique.

Mme Quessard note que les groupes comme le Hamas (que des États considèrent comme une organisation terroriste), Al-Qaïda (organisation terroriste), État islamique (groupe armé terroriste) et le groupe Wagner (paramilitaire) ne font pas la guerre informationnelle de façon traditionnelle.

L’utilisation d’images extrêmes et violentes a pour but de faire ressortir leur message du brouillage informationnel et de jouer sur le registre de l’émotion.

Il y a cette surenchère qu’on observe entre les groupes terroristes, les groupes paramilitaires et les sociétés militaires privées, qui se copient entre eux pour aller plus loin. Non pas dans la persuasion, qui pourrait être le but d’une propagande de guerre classique dans un conflit ouvert, mais dans le degré d’horreur.

Les États démocratiques hésitent à entrer dans cette surenchère, précise Mme Quessard. Le premier geste du politique occidental, c’est de dénoncer l’horreur et de ne pas surenchérir dans l’horreur […], de la condamner et d’y répondre avec les moyens adéquats.

Selon M. D’Almeida, l’attaque du 7 octobre est une forme de propagande par le fait. Le Hamas a voulu montrer la fragilité d’Israël. L’attaque, c’était pour montrer qu’on peut battre Israël sur son territoire, dit Fabrice D’Almeida.

Par ailleurs, le blocus de l’information que mène Israël en empêchant l’entrée de journalistes et en coupant périodiquement l’accès à Internet contribue au brouillard informationnel, déplore M. Brooking.

M. D’Almeida ajoute qu’en contrepartie, le Hamas continue de faciliter la circulation des journalistes, notamment ceux des chaînes arabes, en leur permettant d’avoir le maximum d’accès au terrain. C’est un moyen pour sensibiliser l’opinion internationale.

Qui croire dans ce brouillard?

Un journaliste coiffé d'un casque de protection pointe un appareil photo.

Mohammed Salem, un journaliste de Reuters à Gaza

Photo : Reuters / STAFF

Puisque l’accès à la bande de Gaza est restreint, le travail journalistique est forcément plus compliqué, dit Emerson T. Brooking. Je pense que les médias peuvent encore trouver la vérité, sauf que c’est très difficile en ce moment avec le brouillard de la guerre.

Dans ce contexte, les journalistes sont contraints d’utiliser les informations fournies par le gouvernement israélien, le Hamas, le gouvernement américain, les Nations unies et l’Organisation mondiale de la santé.

C’est pourquoi de nombreux médias attribuent chaque détail à la source tout en avertissant le public que ces informations ne peuvent pas être vérifiées sur-le-champ de façon indépendante.

C’est une pratique journalistique courante dans les conflits de rapporter des chiffres et des informations provenant de représentants des gouvernements et d’agences internationales. Parfois, les propos peuvent différer. Lorsque c’est le cas, nous savons clairement d’où proviennent les informations, précise par exemple le Washington Post dans plusieurs des articles sur son site web.

Ce type de mise en garde n’est pas nouveau, précise Mme Quessard. Depuis l’arrivée sur la scène politique de Donald Trump, les journalistes cherchent divers moyens de contrecarrer la propagation de fausses informations. Il y a eu un tournant. […] [Les journalistes] se sont posé la question : doit-on mettre des bandeaux pour expliquer que cette information peut être sujette à caution?

M. Brooking croit qu’à l’ère des réseaux sociaux, les journalistes doivent se fier davantage aux informations provenant de citoyens. Malheureusement, les médias sociaux sont devenus l’éditeur des médias traditionnels. C’est la réalité et on ne peut pas la contourner.

Par contre, cette information peut être tout aussi problématique que celle qui provient des autorités, prévient-il.

De nombreuses personnes diffusent des informations non pas pour informer, mais pour diviser les points de vue. Il faut en être conscient.

Dans le feu de l’action, des erreurs sont possibles

Lorsque l’accès aux médias indépendants est réduit, tout le monde devient plus vulnérable à la propagande et à la désinformation, dit M. Brooking.

D’ailleurs, le brouillard informationnel et la course à l’exclusivité mènent parfois à des cafouillages dans les médias.

Un exemple notable est survenu lorsque certains médias américains ont fait circuler une information non confirmée selon laquelle des militants du Hamas auraient décapité des enfants.

Image d'un stationnement bombardé.

Ce n’est que plusieurs jours après les faits que les États-Unis et le Canada ont déclaré avoir conclu avec un « haut degré de confiance » qu’Israël n’avait pas tiré sur l’hôpital Al-Ahli, dans la ville de Gaza, le 17 octobre.

Photo : Associated Press / Abed Khaled

Un autre exemple est le cas de l’hôpital Al-Ahli de Gaza. Le 17 octobre, plusieurs médias, dont Radio-Canada, ont rapporté une déclaration du ministère de la Santé du Hamas selon laquelle des centaines de personnes avaient été tuées lors d’une frappe contre cet hôpital. Le Hamas accusait Israël d’en être responsable, alors qu’Israël affirmait qu’un tir de roquette raté du Djihad islamique palestinien avait causé les dégâts.

Les médias ont tenté d’expliquer la confusion, mais ce cafouillage a tout de même polarisé le débat et renforcé les opinions de part et d’autre.

Les premières versions de la couverture médiatique […] s’appuyaient trop sur les affirmations du Hamas et ne précisaient pas clairement que ces affirmations ne pouvaient pas être immédiatement vérifiées, a jugé le New York Times.

S’il peut être frustrant pour le public de ne pas avoir rapidement l’heure juste, ce type de chaos est commun en temps de guerre, soutiennent ces experts.

Rappelons que la Russie avait remis en cause l’explosion survenue dans une maternité de Marioupol, en Ukraine, en affirmant que des femmes enceintes étaient personnifiées par des influenceuses.

Même si les journalistes suspectaient que des atrocités avaient été commises par les troupes russes à Boutcha et à Marioupol, ce n’est que plusieurs jours plus tard qu’ils ont pu constater et confirmer les événements. Entre-temps, la Russie avait démenti que ses soldats avaient tué des civils, affirmant même que l’Ukraine avait fabriqué des images de cadavres.

C’est pourquoi, compte tenu de tout ce brouillard informationnel, certaines conclusions ne peuvent pas être établies par les médias en temps réel, affirme Mme Quessard.

Après, il y a des réflexions qui sont plus juridiques sur comment on va apprécier un crime de guerre, par exemple. Quel bornage on peut mettre? Les images peuvent-elles constituer de vraies preuves? Et ça, ça veut dire qu’on ne va pas décider tout de suite. Il va falloir faire un travail d’enquête minutieux, et ça, c’est le travail des juristes.

Cela n’empêche pas les médias de faire certains constats, ajoute-t-elle.

Même si les enquêteurs et les juristes n’ont pas rendu leurs conclusions, on peut dire qu’il y a des massacres qui ont été commis, des hôpitaux qui ont été visés, donc des cibles civiles.

Qui gagne la guerre informationnelle?

Selon M. Brooking, il est trop tôt pour établir qui détient l’avantage informationnel dans ce conflit. Selon les différentes plateformes et selon les publics, il y a des gagnants et des perdants, ajoute-t-il.

On ne peut pas traiter [la désinformation et la propagande] de manière vraiment équilibrée puisqu’il y a des moments où c’est l’un qui le fait et il y a des moments où c’est l’autre. Je dirais plutôt que chacun à son tour fait de la désinformation. Et ce n’est pas de la même ampleur et ce ne sont pas les mêmes stratégies.

Par contre, ces experts craignent que le public ne soit à risque d’être le perdant dans cette guerre informationnelle.

Si les médias traditionnels essaient de contextualiser les événements, ce n’est pas le cas sur les réseaux sociaux, précise Mme Quessard. Ça peut expliquer la confusion du citoyen.

Dans certains cas, le brouillard informationnel peut pousser les décideurs politiques à commettre des erreurs ou à prendre certaines décisions, dit M. Brooking.

Même si vous aviez accès à toutes les informations des services de renseignements du monde entier, une partie d’eux va toujours prendre des décisions en fonction de ce qu’ils ont vu sur Facebook ou sur X.

M. Brooking, qui doit bientôt publier une analyse de l’utilisation des réseaux sociaux au début de la guerre en Ukraine, estime que la situation est bien pire en ce moment, notamment à cause des changements apportés par Elon Musk à la plateforme X.

La vitesse et l’ampleur avec lesquelles l’information – vraie ou fausse – se propage ne font que s’accélérer, déplore M. Brooking.

Trop tard pour rétablir les faits?

Malheureusement, dit Mme Quessard, il est difficile pour les journalistes de rétablir les faits par la suite. Une fois que l’image est ancrée, c’est un petit peu trop tard. L’information est déjà en circulation, elle a été lue, elle a été imprimée dans les cerveaux de ceux qui l’ont reçue, explique Mme Quessard. Ça peut avoir un impact très rapide qu’il est difficile ensuite d’effacer, de gommer, de modérer.

M. Brooking abonde dans ce sens. Les opinions des gens se forment très rapidement et deviennent difficiles à changer, même lorsque les événements sont confirmés par de nombreuses sources.

C’est tout simplement la nature humaine, selon M. Brooking. Les éléments qui ont une forte résonance émotionnelle ou les choses qu’une personne a vues en dernier façonnent souvent sa prise de décision.

Beaucoup de gens entendent ou voient quelque chose, ils font des jugements initiaux, puis ils se déconnectent , explique-t-il. L’attention des gens est limitée.

Révéler la vérité des semaines ou des mois plus tard, c’est bon pour les archives et pour les livres d’histoire, mais ça ne fait pas nécessairement changer d’avis la majorité des gens.

Dans ce contexte, Mme Quessard estime que le public doit porter un regard critique sur ce qu’il voit et lit sur les réseaux sociaux. Je pense que chaque citoyen élevé en régime pluraliste, c’est-à-dire dans les démocraties où différents types d’opinions et d’informations circulent, peut faire preuve de ce recul critique, dit-elle, ajoutant que chaque citoyen doit écouter la parole des nombreux experts, historiens et spécialistes non politisés qui peuvent donner des clés d’explication pour comprendre.



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