Les États-Unis ont eu Donald Trump. Le Brésil, Jair Bolsonaro. L’Argentine aura maintenant, pour les quatre prochaines années, un certain Javier Milei, élu ce dimanche par un vote écrasant de 56 % à 44 %, ou 13 millions de voix contre 10 millions pour son rival malheureux Sergio Massa.

Aujourd’hui commence la reconstruction de l’Argentine, la fin de la décadence. Le modèle appauvrissant de l’État omniprésent prend fin. Aujourd’hui, nous embrassons à nouveau les idées de liberté, celles de nos pères fondateurs, a déclaré Milei dans son discours de victoire. Il a promis de refaire de l’Argentine le pays riche qu’il était il y a un siècle.

Avec des accents menaçants évoquant Trump, il a exigé que le gouvernement prenne en charge la transition et a averti qu’il sera très dur envers ceux qui résistent violemment aux changements proposés. Il n’y aura ni progressisme ni tiédeur […] et si nous n’agissons pas rapidement avec les changements structurels dont l’Argentine a besoin, nous nous dirigeons vers la pire crise de l’histoire.

La triade populiste des Amériques

Trump, Bolsonaro et maintenant Milei. Trois leaders de droite atypiques, représentant trois des cinq pays les plus populeux des Amériques. Trois personnages à la rhétorique brutale, sans aucune magnanimité dans la victoire.

Des leaders étiquetés avec divers termes – extrémiste, populiste, autoritaire, réactionnaire, libertarien, néolibéral dur, anti-État, démagogue, égotique, cruel – qui n’arrivent jamais à les définir précisément, ou à les placer dans une même famille.

Tant il est vrai que ces trois personnages représentent, chacun à leur façon, malgré des similitudes de style et avec leurs programmes respectifs (quand ils en ont vraiment un), diverses manières de rejeter brutalement le statu quo politique, les hommes et les femmes qui l’ont incarné.

Javier Milei est-il donc un cousin politique des deux précédents, ses voisins des Amériques? Oui, si on regarde le style, la grande gueule, le mépris des adversaires, l’antagonisme colérique gravé sur le visage.

Oui, on peut les classer tous ensemble à droite, et même une droite dure, puisque tous trois expriment continuellement leur défi et leur méfiance face à l’État profond, face aux socialistes, et même aux communistes censés être au pouvoir depuis toujours, pour le plus grand malheur des peuples.

Des Argentins célèbrent la victoire de Javier Milei à Buenos Aires.

Des Argentins célèbrent la victoire de Javier Milei à Buenos Aires.

Photo : Getty Images / Tomas Cuesta

Des différences importantes

Bolsonaro est un militariste déclaré qui attendait, après sa défaite d’octobre 2022 contre Lula da Silva, la rédemption d’un putsch resté hypothétique… Ce militaire est paradoxalement un homme d’une personnalité faible, plaignarde – plus d’une fois, il a littéralement braillé devant les caméras – et assez peu doué pour la rhétorique.

Trump est un homme d’affaires, un autoritaire sans appuis militaires connus, un génie de la formule assassine, qui domine parfaitement ses foules, les fait taire ou crier au doigt et à l’œil. Des troupes ultrapartisanes qui le considèrent comme un dieu sur qui ne pourra coller aucun tort, aucun crime, aucun reproche.

Son programme? Mettre l’État à sa main – et en particulier la justice – pour que puisse enfin venir l’heure du châtiment et de la vengeance : I am your retribution, formule que l’on peut librement traduire par : Je serai le châtiment de vos ennemis.

Un négligé sans antécédents politiques

Javier Milei, en comparaison? C’est un négligé venu des études économiques, sans antécédents dans les affaires ou dans l’armée, qui s’est surtout fait connaître depuis quelques années par ses interventions télévisées comme expert, et qui s’est fait tardivement élire député en 2021.

Un personnage singulier, qui, oui, voudrait en quelque sorte châtier ses ennemis, mais pas au sens pénal comme Trump. Un drôle d’oiseau qui peut lâcher soudain en entrevue télévisée, les yeux exorbités, une allusion sexuelle et sibylline : J’étais dans les draps avec Bullrich (la candidate malheureuse de la droite traditionnelle au premier tour)… laquelle Patricia Bullrich s’est par la suite ralliée à lui au second tour!

Le mouvement qui l’accompagne (La liberté avance, acronyme LLA) est nouveau. Il a été fondé à l’été 2021 et très minoritaire. Il n’a aujourd’hui que 35 députés sur 257. Seuls 120 sièges étaient en jeu cet automne à la Chambre des députés. Clea veut dire que LLA en a quand même décroché 29 % au premier essai. Au Sénat, c’est 7 sur 72.

Le nouveau président peut se faire des alliés parlementaires. La droite traditionnelle s’est en partie ralliée à lui au second tour, on verra ce que ça donnera au parlement. Mais il n’aura pour l’appuyer aucune majorité stable.

Milei s’est fait un nom en dénonçant de façon colérique et radicale les maux endémiques et persistants de l’économie argentine, avec un positionnement qu’on peut qualifier de libertarien ou d’ultranéolibéral et une violence verbale extrême, passionnelle même, contre la caste. Une classe politique qu’il dénonce continuellement, avec une vulgarité jamais démentie qui a fait sa popularité.

Le péronisme, source du mal argentin?

Pour lui, le péronisme et ses multiples avatars depuis trois quarts de siècle – le dernier étant le kirchnérisme – sont à l’origine de tous les maux de l’Argentine. Nestor Kirchner a été président de 2003 à 2007, puis sa femme Cristina Fernandez de 2007 à 2015. Alberto Fernandez, président sortant, représente également cette tendance, dont le candidat malheureux Sergio Massa, ministre de l’Économie, était l’héritier.

L’Argentine est un pays en lourde crise économique. L’inflation y frise les 150 %, un des sommets mondiaux, non loin derrière le Venezuela. La dette extérieure est énorme, la pauvreté endémique. Avec moins de 500 $ par mois, près de 40 % de la population gagne à peine de quoi manger.

Aujourd’hui, selon les classements, soit par produit intérieur brut (PIB) ou par l’Indice du développement humain (l’IDH du Programme de l’ONU pour le développement), l’Argentine se classe entre les 60e et 80e rangs, avec un revenu moyen par personne dans les 10 000 $.

Et cela dans un pays où les prix ressemblent souvent à ceux de chez nous, et où le cours informel du peso, la devise nationale, a connu une chute vertigineuse, passant de 80 pesos au dollar américain fin 2019… à 1000 pesos pour un dollar aujourd’hui!

Sergio Massa, ministre officiellement responsable de cette situation, traînait ce boulet lors de sa malheureuse candidature présidentielle, qui a abouti à 44 % des votes au second tour.

Dénonciations à l’emporte-pièce

Face à ce désastre économique, Milei avait beau jeu d’y aller de ses cris de colère.

Quelques exemples de sa violence verbale : « Il faut exterminer la caste politique. » « Je ne suis pas venu ici pour guider des agneaux, mais pour réveiller les lions. » « Je suis le roi de la jungle. » « En Argentine, l’État est comme un pédophile dans un jardin d’enfants. » « Entre la mafia et l’État, je préfère la mafia. Elle a des codes et tient ses engagements. Elle ne ment pas, elle est compétitive. »

Ou encore cette perle, à l’encontre d’un célèbre compatriote, Jorge Mario Bergoglio, censé revenir visiter son pays en 2024 : Le pape François est un sale gauchiste.

Milei, davantage qu’un Trump ou un Bolsonaro, a ce qui peut ressembler à une doctrine économique. Il blâme le mal endémique du péronisme, en quelque sorte incrusté dans la culture politique du pays : une culture qu’il faut à tout prix casser.

Il soutient que les politiques comme l’interventionnisme lourd en économie, le contrôle des taux de change, le contrôle inefficace des prix créant la pénurie et le marché noir étouffent le développement et plombent depuis des décennies l’économie du pays.

Ils tiennent des banderoles.

Les partisans du candidat présidentiel de La Libertad Avanza Javier Milei attendent devant le bunker lors des élections générales du 22 octobre 2023 à Buenos Aires, en Argentine.

Photo : Getty Images / Tomas Cuesta

Milei incarne également, hormis l’économie, des idées complètement à rebours du progressisme d’un pays qui s’est voulu à l’avant-garde de l’Amérique latine en matière de droits sociaux.

Il propose d’abroger la loi sur l’avortement, légal depuis 2020. Il s’est moqué régulièrement du mariage homosexuel, en vigueur depuis 2010. Il nie que les changements climatiques soient causés par l’intervention humaine. Il propose de privatiser les entreprises publiques et même les ressources naturelles de l’Argentine, faisant par exemple valoir que si les rivières ont des propriétaires, elles ne seront plus polluées.

La colistière de Milei, la nouvelle vice-présidente Victoria Villarruel, issue d’une famille de militaires, a été critiquée pour ses commentaires défendant la dictature au pouvoir de 1976 à 1983. Elle a nié le chiffre largement reconnu de 30 000 victimes de la dictature.

Des questions pour l’avenir

L’élection de Javier Milei étant chose faite, que se passera-t-il? Voudra-t-il et pourra-t-il appliquer son programme et subvertir presque un siècle de culture politique et économique?

À l’approche du jour du vote, il est revenu sur certaines de ses déclarations les plus controversées. Il a dit ne plus vouloir privatiser complètement la santé et l’éducation, ou abolir les ministères correspondants. Il a dit qu’il recevrait le pape avec les égards dus à un chef d’État. Peut-être qu’après tout, il ne rompra pas avec la Chine et le Brésil…

Quant à ses appuis populaires… Le score de 56 % est impressionnant, mais exprime-t-il un appui programmatique et idéologique?

Certains électeurs partagent sans doute ses opinions extrêmes, mais un bon nombre ont voulu plutôt exprimer leur frustration face à une réalité économique et politique qui leur fait horreur depuis longtemps, et donner un coup de pied dans la fourmilière politique et l’élite péroniste. C’était un vote contre, plutôt qu’un vote pour.

Selon un éditorialiste de La Nación, l’un des principaux quotidiens argentins, les électeurs n’ont pas regardé l’idéologie de Milei, ils ont vu en lui un homme en colère, un homme symbolisant un coup de barre.

Beaucoup plus alarmiste, le petit journal de gauche Pagina 12 écrit dans un éditorial à chaud : Notre pays sera un laboratoire fasciste dans lequel la cruauté et la stupidité seront célébrées.

Sergio Massa digne dans la défaite

Le mot de la fin au candidat malheureux, le péroniste Sergio Massa, digne dans la défaite et optimiste sur la démocratie en Argentine, restée forte malgré tous les maux de l’économie : Notre pays dispose d’un système démocratique fort, solide et transparent qui respecte les résultats. Je tiens à vous dire que les résultats ne sont évidemment pas ceux auxquels nous nous attendions. J’ai contacté Milei pour le féliciter, car il est le président que la majorité a élu pour la représenter.

Des paroles que pourraient méditer tous les Trump et Bolsonaro des Amériques.



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