Dans les jours suivant la mort de l’ancien premier ministre Li Keqiang, le 27 octobre dernier, les chercheurs Jeffrey Knockel et Emile Dirks ont étudié un grand nombre d’articles et de recherches en ligne effectuées entre le 27 et le 31 octobre sur sept plateformes chinoises : Baidu, Baidu Zhidao, Bilibili, Microsoft Bing, Jingdong, Sogou et Weibo. Le but : saisir comment la censure chinoise traitait l’événement.

Suivant ce qu’ils ont pu constater, une grande partie de la censure s’appliquait aux propos portant sur une implication présumée du président Xi Jinping dans la mort de Li Keqiang.

Cependant, une autre partie ciblait les différentes façons qu’ont les internautes chinois d’exprimer leur déception que Li soit mort plutôt que Xi.

On peut ainsi lire dans le rapport que d’autres règles de censure ne ciblaient pas Xi nommément. Mais l’intention de ces règles est néanmoins comprise. Par exemple, Weibo (le Twitter chinois) a censuré 该死的没死 (celui qui devrait mourir n’est pas mort) ainsi que 好人不长命 (les bonnes personnes ne vivent pas longtemps).

De nombreuses plateformes ont également des règles de censure ciblant les références à 可惜不是你 (malheureusement pas vous), qui est aussi le nom d’une chanson populaire du chanteur malaisien Fish Leong.

Le rapport poursuit : Les modérateurs de contenu censurent les requêtes des utilisateurs tentant de déterminer pourquoi le nom de la chanson est censuré. Après l’assassinat de l’ancien premier ministre japonais Shinzo Abe en juillet 2022, certains utilisateurs des réseaux sociaux avaient également utilisé le titre de la chanson pour faire indirectement référence à Xi.

Ces conclusions ont étonné le chercheur Jeffrey Knockel et coauteur du rapport.

J’ai été surpris de trouver autant de règles de censure ciblant les contenus souhaitant la mort de Xi, que ce soit directement ou par de subtiles insinuations, affirme Jeffrey Knockel. Même s’il n’est pas surprenant que de tels contenus soient interdits, la surprise réside dans le fait que les censeurs ont en fait été obligés de créer autant de règles ciblant ce type de contenu, ce qui suggère que les utilisateurs exprimaient généralement et de diverses manières de tels souhaits.

Souhaiter publiquement la mort de Xi en Chine demande beaucoup de courage, ce qui témoigne du courage croissant du peuple chinois pour critiquer Xi au cours de son troisième mandat.

Xi Jinping a obtenu un troisième mandat sans précédent comme président de la Chine l’automne dernier. Il s’est entouré de fidèles collaborateurs et a évincé du pouvoir l’ancien premier ministre, Li Keqiang.

Depuis l’obtention de ce mandat historique, la Chine a abandonné subitement ses mesures draconiennes anti-COVID, ce qui aurait entraîné la mort de millions de Chinois.

La loi sur le contre-espionnage a aussi été renforcée et la surveillance de la population demeure omniprésente.

De plus, l’économie chinoise connaît ses pires résultats en plus de 30 ans, ce qui soulève la grogne chez une partie de la population, en particulier chez les jeunes dont le taux de chômage a dépassé les 20 % au cours de l’été.

Les chercheurs du Citizen Lab se sont intéressés à la censure entourant les termes touchant à la mort de l’ancien premier ministre chinois, car elle présentait une occasion pour les citoyens d’exprimer leurs frustrations. La censure visait son héritage politique et les causes de sa mort. Les causes officielles, communiquées publiquement, font état d’une crise cardiaque à l’âge de 68 ans.

Les résultats de l’étude démontrent les efforts continus de la Chine pour promouvoir des discours sanctionnés par le Parti communiste chinois sur des sujets politiquement sensibles. La suppression des résultats de recherche sur le web et les médias sociaux concernant la mort de Li Keqiang présente, selon les auteurs, un récit déformé pour les internautes qui tentent de découvrir des informations relatives à Li Keqiang et au Parti communiste chinois, ce qui a un impact sur l’intégrité de l’environnement d’information en ligne.

Les censeurs étaient tenus d’équilibrer délicatement les exigences concurrentes de la censure, commente Jeffrey Knockel. D’une part, les censeurs ne voulaient pas que les utilisateurs critiquent Li, tout comme ils ne voulaient pas que les utilisateurs critiquent un autre haut dirigeant du Parti. D’un autre côté, les censeurs ne voulaient pas non plus que les utilisateurs fassent l’éloge de Li, car lui et ses idées sont considérés comme rivalisant avec Xi et son règne.

Si vous ne pouvez pas critiquer ni féliciter Li, cela ne laisse pas beaucoup de place pour dire quoi que ce soit à son sujet.

Le Citizen Lab est un groupe de recherche de l’École d’affaires mondiales et de politiques publiques Munk de l’Université de Toronto. Le groupe s’intéresse aux questions de droits de la personne, de sécurité et d’information. Les auteurs du rapport du Citizen Lab de Toronto étudient les effets de la censure chinoise depuis 2022, une surveillance constante qui continue à ce jour.



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