Quand on dit que le temps file… Yvan Cournoyer célèbre ses 80 ans aujourd’hui. C’est presque inimaginable pour les amateurs de hockey qui l’ont vu jouer à ses débuts avec le Canadien. Mardi prochain, il y aura aussi 60 ans que Cournoyer, qui était alors d’âge junior, disputait son premier match avec le Tricolore. Il avait inscrit le premier de ses 428 buts en saison régulière dans une victoire de 7 à 3, à Detroit.

Cournoyer sourit quand je lui demande comment c’est d’avoir 80 ans.

«Si tu as la santé, l’âge est secondaire», répond-il.





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Juste à voir, on voit bien que le nouvel octogénaire garde la forme. Sa chevelure est peut-être dégarnie, mais sa chemise épouse les formes de sa forte constitution. 

L’homme est encore fait tout en bras et en jambes.

Bien dans sa peau

L’entrevue dure depuis une bonne vingtaine de minutes lorsqu’il revient sur son âge.

«Avoir 80 ans, c’est dur, ajoute-t-il, encore sur un ton sérieux.

«Mais je ne célèbre pas mon anniversaire. Je fête parce que je suis encore en vie à 80 ans!», lance-t-il en pouffant de rire.

Réaction typique de sa part.

Cournoyer est doté d’un bon sens de l’humour. C’est sa façon de relativiser les choses. 

Mais sachez qu’il est heureux et bien dans sa peau. Il respire le bonheur. Il fait une belle vie avec sa charmante conjointe Evelyn, qui pour sa part, préfère demeurer dans l’ombre. Pour elle, le côté public de leur relation revient entièrement à son célèbre époux.

Membre de deux dynasties

Sans surprise, Cournoyer trace un bilan positif de ce que la vie lui a apporté jusqu’ici.

«Je referais probablement la même chose, affirme-t-il.





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«Le hockey, c’est ma vie et ça l’est encore. Quand le Canadien perd, je ne me couche pas dans un état d’esprit différent. C’est le fun quand l’équipe gagne. Quand elle participe aux séries, mes mains deviennent encore moites pendant les matchs.»

Le Canadien a remporté la Coupe Stanley à 10 reprises durant les 15 saisons complètes de Cournoyer avec l’équipe, qui était constituée en grande partie de talents québécois.

On ne reverra jamais pareille domination.

Cette réalité attriste-t-elle Cournoyer?

 « Oui et non, répond-il.

«Dernièrement, je disais à Vincent Damphousse qu’il était chanceux d’avoir gagné la coupe en 1993. Les gars de cette édition sont encore ensemble. À mon âge, il ne reste plus beaucoup de joueurs qui étaient là à mes débuts.»

Cournoyer divise ses 10 championnats de la Coupe Stanley en deux temps. Ses cinq premières conquêtes furent celles remportées avec les Jean Béliveau, Henri Richard, Claude Provost, Jean-Tremblay, Ralph Backstrom, Lorne Worsley et autres joueurs de cette époque. 

La génération suivante formée des Guy Lafleur, Jacques Lemaire, Steve Shutt, Ken Dryden, Guy Lapointe et autres ont été les artisans de la conquête de 1973 et de celles couvrant la période de 1976 à 1979.

«Le timing est vraiment un facteur important», explique Cournoyer à cet égard.

La Série du siècle ou les 10 coupes Stanley?

Cournoyer a vu la Ligue nationale se transformer durant ses 15 saisons avec le Canadien. 

À ses trois premières années, la LNH comptait six équipes et le Tricolore voyageait encore en train. Les joueurs du Canadien junior, dont il était, assistaient aux entraînements de l’équipe-mère, ce qui facilitait leur intégration avec celle-ci à leur entrée chez les professionnels.





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Les joueurs formaient une grande famille.

«Les équipes s’affrontaient 14 fois par année, rappelle-t-il.

«La rivalité était exceptionnelle.»

Puis, les expansions se sont succédé à un rythme rapide. Le nombre de formations était passé à 17 lorsqu’une blessure au dos a forcé Cournoyer à se retirer de la compétition en 1979. 

Mais la Série du siècle de 1972 est probablement l’événement qui a marqué Cournoyer le plus profondément dans sa carrière.

«Cette série a changé le hockey complètement, déclare-t-il.

«On ne connaissait rien des Russes. On nous disait qu’ils jouaient avec des patins usés, des mauvais bâtons et qu’ils ne misaient pas sur de bons gardiens. Pour ma part, j’ai dit à Frank Mahovlich qu’ils devaient être bons à en juger par leurs nombreuses victoires aux championnats et aux Jeux olympiques.





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«Parfois, je me demande si je ne préfère pas notre victoire dans la Série du siècle aux 10 coupes Stanley que j’ai gagné.»

Un plan B

Finalemen, Cournoyer a connu la carrière dont les admirateurs de Maurice Richard et de Jean Béliveau rêvaient dans le temps. Le Rocket est celui qui a ouvert la porte à la pléiade de grands joueurs québécois qui sont passés dans la Ligue nationale durant la deuxième moitié du 20e siècle.

Non seulement Cournoyer voulait-il jouer dans la meilleure ligue au monde, il tenait à tout prix que ce soit avec le Canadien.

Et si ça n’avait pas marché?

«Je serais devenu machiniste, indique-t-il.

«Mon père possédait une shop sur la rue Remembrance, à Lachine. Dans le junior, on n’avait pas la chance d’aller souvent à l’école en raison des nombreux voyages en autobus que l’on faisait.

«J’apprenais donc le métier avec mon père. J’aimais ça, j’aimais l’odeur que dégageaient les machines et qui se répandait dans la shop. On avait une dizaine d’employés à notre service. Mon père a offert la shop à mon frère qui a dit non.

«Quant à moi, j’ai mal tourné. J’ai joué au hockey!» 

Plus vite, toujours plus vite!

Il est impossible de résumer en deux textes la carrière d’une légende du Canadien telle qu’Yvan Cournoyer. Ça prendrait un livre.

Commençons donc ce tour d’horizon avec son célèbre surnom, le Roadrunner, qui lui a été donné par Mark Mulvoy, ancien journaliste du Sports Illustrated: « Quand je l’ai rencontré, je lui ai dit qu’il me faudrait patiner encore plus vite le reste de ma carrière!, raconte Cournoyer.

«J’ai été chanceux d’avoir cette vitesse dans ma jeunesse. J’ai toujours joué avec des joueurs plus âgés que moi dans ces années-là en raison de mon coup de patin. J’avais une belle force d’accélération. Les gars me disaient que je ne faisais pas mon jeune âge. Ma vitesse est ce qui m’a permis d’atteindre la Ligue nationale.»

Son premier match dans la LNH

«Je suis arrivé à l’hôtel à Detroit avec mes patins et mon bâton. En apercevant Henri Richard, je lui ai dit que je venais aider l’équipe. Il m’a regardé avec un air qui disait: ah oui, tu viens nous aider, bien sûr! Mais dans ma tête, je n’étais pas là pour affronter Detroit. J’étais là pour jouer contre Gordie Howe, Alex Delvecchio et les meilleurs joueurs de la Ligue nationale. On a gagné 7 à 3 et après le match, j’ai dit à Henri que j’avais marqué le but vainqueur. C’était le septième but! C’est comme ça que ça a commencé dans la Ligue nationale.»

La coupe perdue de 1967

«Les gens me demandent souvent si je me rappelle chacune de mes 10 conquêtes de la Coupe Stanley. Je dis non, mais j’ajoute que je me souviens de l’année où nous l’avons perdue [finale de 1967 contre Toronto]. Cette défaite nous a aidés à comprendre qu’il fallait respecter davantage l’adversaire qui était devant nous.»

La disponibilité de Jean Béliveau

«Il était vraiment un capitaine exceptionnel. Il nous disait qu’il était notre capitaine durant l’hiver et que si on avait des problèmes entre les saisons, il était aussi notre capitaine durant l’été. Il était comme un père pour moi.»

Les rendez-vous du samedi soir

«Je dis souvent aux gens qui m’ont vu jouer que nous avons grandi ensemble, moi sur la glace et vous devant vos téléviseurs. On avait rendez-vous tous les samedis soir. On savait que vous nous regardiez et qu’il fallait gagner.»

Les joueurs russes

Yvan Cournoyer a tout donné durant sa carrière, mais on sentait une rage chez lui lorsqu’il affrontait les équipes soviétiques, comme on les appelait dans le temps. «Les Russes ont dit qu’ils avaient joué mieux que nous dans la Série du siècle. On les attendait de pied ferme quand on les a affrontés au Forum la veille du Jour de l’an, en 1975. On les connaissait, on savait ce qu’on devait faire. On les a dominés 38-13 dans les tirs au but [mais Vladislav Tretiak avait eu le meilleur sur Ken Dryden dans un verdict nul de 3 à 3].

«Des années plus tard, alors que l’on transitait par Montréal, j’ai invité Tretiak chez moi. Comme il faisait chaud, je lui ai demandé s’il voulait se rafraîchir dans notre piscine. J’avais un maillot de bain rouge que je lui ai donné. Je m’étais dit que ça ne se pouvait pas qu’il y ait un Russe dans ma piscine. Nous sommes devenus de bons amis.»

Au Forum en motoneige!

«C’était pendant l’hiver 1973. Jacques Lemaire et moi avions été obligés de rebrousser chemin en voiture alors que l’on se rendait au Forum pour un match en raison d’une tempête de neige. J’habitais à Baie-d’Urfé et Jacques à Beaconsfield. On a pris chacun nos motoneiges et utilisé la 2-20 pour nous rendre au Forum. Pour rien au monde, j’aurais raté ce match qui nous opposait aux Flyers.»

Le hockey d’aujourd’hui

« J’aime, j’aime pas. Tout va beaucoup trop vite. L’équipement est supérieur, les joueurs sont mieux entraînés. Mais j’ai toujours dit que les patinoires sont trop petites. Sans dire que l’on devrait adopter les dimensions olympiques [200 pieds de longueur par 100 pieds de largeur], on devrait élargir nos surfaces de 10 pieds [de 85 à 95 pieds].»

Se serait-il amusé à trois contre trois en prolongation?

«Quelqu’un me faisait remarquer dernièrement que je n’avais pas le droit d’aller plus loin que la ligne rouge dans le temps. Mais là, il n’y en a plus!»





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