Camilo n’a que 4 ans, mais il supporte, avec une force désarmante, la douleur intense causée par une tumeur qui s’est récemment développée dans son cou. La protubérance ne cesse de grandir, tout comme l’inquiétude de ses parents, Alex et Daniela.

En décembre 2022, cette famille colombienne est arrivée au Canada pour demander le statut de réfugiée, au terme d’un périple parsemé de périls. Elle a été contrainte de faire affaire avec des groupes criminels, de plus en plus actifs aux frontières et dans le trafic d’êtres humains, et ce, jusqu’au nord du continent, comme l’a récemment révélé Enquête.

La vie de ces migrants, dont nous avons changé les noms afin d’assurer leur protection, n’a jamais été facile, même avant leur périple. La violence n’a jamais cessé de frapper à leur porte.

Le début de l’odyssée

Alex et Daniela sont nés à Buenaventura, une ville colombienne au bord du Pacifique qui abrite le plus important port maritime du pays. Autrefois considérée comme un pôle de développement touristique, elle est aujourd’hui au centre d’une guerre pour le contrôle des routes de la cocaïne qui fait rage dans cette région afro-colombienne.

Daniela et Alex n’étaient pas encore ensemble quand celui-ci, menacé par une organisation criminelle, a dû partir se cacher au Chili. Quelques mois plus tard, c’était au tour de Daniela d’y trouver refuge, elle aussi menacée par des bandits. C’est en arrivant au Chili qu’elle a rencontré Alex, puis fondé une famille avec lui. Camilo et sa petite sœur, Amara, sont nés de cette union.

Tout se passait bien jusqu’à l’arrivée des criminels colombiens au Chili. Un jour, après sa journée de travail, Alex est allé prendre un café en compagnie d’amis. Des membres d’un gang colombien sont arrivés et ont provoqué une violente altercation. Alex a été violemment battu et a perdu un œil. La famille a dû, à nouveau, s’enfuir pour sa sécurité.

C’est après avoir vu, en juillet, des reportages montrant l’arrivée en masse de migrants par le chemin Roxham qu’elle a décidé de se diriger vers le Canada.

Écoutez Alex et Daniela se confier sur leur périple et les horreurs qui l’ont accompagné :

La famille se confie sur son périple du Chili vers le Canada.

La famille se confie sur son périple du Chili vers le Canada.

Photo : Reuters / JOSE LUIS GONZALEZ

Corruption et codes secrets

En suivant les conseils d’autres migrants et d’amis qui étaient déjà ici ou encore aux États-Unis, Alex, Daniela et leurs enfants ont pris un vol vers Cancún. Une fois au Mexique, ils sont montés à bord d’un autobus pour aller vers le Nord, en vue de gagner la frontière américaine.

C’est alors qu’ils ont été pris dans l’engrenage des cartels et ont eu à faire face à la corruption policière. Alex et Daniela se souviennent qu’aux postes de contrôle routier, il fallait donner 100 dollars américains (137 dollars canadiens) aux agents de l’ordre pour éviter de se faire retourner au point de départ. Ils ont été interceptés six fois, et ont dû payer à trois reprises.

La famille a cependant des ressources limitées. Aussi, lorsqu’est venu le temps pour elle de choisir un coyote (passeur) pour traverser la frontière, elle a opté pour un passeur exigeant moins que les autres : 250 dollars américains (340 dollars canadiens) par personne.

Aujourd’hui, Alex regrette cette décision qui s’est révélée être la pire, et la source de notre malheur.

Lorsqu’il arrive avec Daniela et ses enfants dans l’État de Sonora, près de la frontière américaine, des policiers montent à bord de l’autobus. Tout semble tout ce qu’il y a de plus officiel : l’uniforme, les badges, même les voitures dans lesquelles ils sont arrivés. Ils nous ont demandé nos passeports et fait un contrôle migratoire, se souvient Daniela.

D’après Alex, de nombreuses personnes, en particulier des Indiens et des Arabes, ont alors donné un numéro, un nom de code et un peu d’argent aux policiers, ce qui leur a permis de continuer leur chemin.

Comme ils n’avaient pas de nom de code, Alex, Daniela, le petit Camilo et sa sœur Amara ont été forcés de quitter l’autobus avec d’autres migrants originaires, eux, d’Haïti, de Cuba, du Venezuela et de la Colombie.

Ils nous ont obligés à embarquer dans des camionnettes pour nous amener dans une maison solitaire, raconte Alex. C’est alors seulement qu’ils ont dévoilé leur véritable identité en disant : Nous sommes du cartel de Sinaloa. Vous êtes maintenant nos otages. Si vous ne payez pas 2000 dollars américains (2740 dollars canadiens) par personne, vous n’irez nulle part.

Nous ne savons pas encore ce qu’on fera avec ceux qui ne trouveront pas d’argent, ont-ils ajouté en guise de menace.

 Ils nous ont dit que, dorénavant, les migrants devaient avoir un code secret donné par le passeur pour pouvoir traverser, se rappelle Alex. Et ils nous ont raconté qu’ils avaient déjà tué des coyotes qui ne respectaient pas les nouvelles règles. Évidemment, leur passeur n’avait rien payé.

Ce qu’ils racontent, Enquête l’a aussi entendu et a pu le corroborer auprès de migrants qui sont aujourd’hui au Canada. Des spécialistes mexicains confirment bel et bien que les cartels gèrent le passage clandestin des migrants à la frontière.

Du cauchemar à l’enfer

Tous les gens gardés captifs dans la maison solitaire par le cartel de Sinaloa ont dû contacter leur famille par vidéo pour demander de l’aide financière. Quand la confirmation d’envoi d’argent arrivait, les criminels escortaient les otages pour aller récupérer l’argent.

Alex et Daniela n’ont pas réussi à ramasser le montant d’argent exigé par les bandits. Un des criminels leur a alors proposé d’utiliser le petit Camilo comme monnaie d’échange : si l’enfant restait avec lui, ils pouvaient survivre et continuer leur chemin vers le Canada.

L’un de criminels nous a dit : “Je vous laisse continuer, mais je garde votre garçon. Avec moi, il peut grandir et devenir un très bon tireur, même un grand tueur”, nous a indiqué Alex, le père de Camilo et d’Amara.

Or le couple a refusé. Après, la femme du chef des criminels, qui voulait un fils, est tombée sous le charme du petit Camilo, un enfant métissé aux cheveux longs et frisés, avec de grands yeux noirs et un beau sourire.

 La femme nous a dit : “Laissez-moi le garçon, et partez avec votre fille et l’argent que vous avez.”

La famille n’a pas voulu accepter cette deuxième offre. Daniela a payé cher cette décision : les criminels ont décidé de l’agresser sexuellement, et ce, à plusieurs reprises. Ma vie n’est plus la même depuis l’enlèvement, avoue Daniela avec tristesse .

Daniela et Alex voulaient mourir quand ces abus sexuels sont arrivés. Cependant, ils devaient protéger et sauver leurs deux enfants à tout prix.

Des migrants en route vers les États-Unis (archives).

Des migrants en route vers les États-Unis. (Photo d’archives)

Photo : Reuters / DANIEL BECERRIL

Il est fréquent de découvrir des cas de viol dans les récits de migrants enlevés par des cartels, surtout lorsque ces personnes n’ont pas les moyens de payer les montants exigés contre leur liberté. Une tragédie qui reste impunie en raison de l’impossibilité de retrouver les responsables.

Finalement, après plusieurs jours, le grand patron des trafiquants a décidé d’accepter comme paiement les 3500 dollars américains (4800 dollars canadiens) qu’ils avaient réussi à obtenir des familles en Colombie et au Chili, et de faire passer les migrants aux États-Unis.

Juste avant de traverser, les criminels leur ont demandé d’enregistrer une vidéo. Alex se souvient que tous les migrants devaient, un par un, dire :  Merci au cartel de Sinaloa de nous avoir aidés.

Un avenir incertain

Camilo ne parle pas beaucoup aujourd’hui; il a besoin d’une thérapie du langage, et sa mère est convaincue qu’il devra être évalué pour déterminer s’il a des séquelles psychologiques.

Ils sont petits, mes deux enfants. Ils vont peut-être oublier tout ça en grandissant. Moi, je me pose des questions. Je ne sais même pas si ce que nous avons vécu en a valu la peine… Mais je ne peux pas lâcher; je dois continuer d’avancer pour mes enfants. 

Camilo n’a que 4 ans. Après avoir survécu au redoutable cartel de Sinaloa, le petit doit se battre chaque jour contre la maladie et la douleur causée par sa tumeur au cou.

De plus, il doit vivre dans la peur, ne sachant pas s’il pourra rester au Canada.

Avec la collaboration de Romain Schué



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