Depuis le 7 octobre dernier, au moins 50 journalistes du Proche-Orient ont perdu la vie dans des bombardements – en grande majorité à Gaza –, selon le Committee to Protect Journalists (CPJ), une organisation non gouvernementale basée à New York. Octobre a été le mois le plus meurtrier pour les journalistes depuis que le CPJ a commencé à recueillir des données en 1992.

Samedi dernier, une roquette tirée par l’armée israélienne a détruit des bâtiments dans le camp de réfugiés d’Al-Bureij à Gaza. Le photojournaliste indépendant Hassouna Saliem s’est précipité sur les lieux et a publié, dans les médias sociaux, une courte vidéo montrant des colonnes de fumée, des éclats de béton et les bruits chaotiques d’une opération de sauvetage.

Dans un autre message, il a commenté les rangées de corps enveloppés dans des linceuls blancs. Un matin triste, comme tous les matins à Gaza, a-t-il écrit. Ce sera son dernier message. Il a été tué le soir même, avec 30 autres personnes, dans des frappes israéliennes sur le même camp de réfugiés.

Dans les semaines qui ont précédé sa mort, le journaliste palestinien avait reconnu les risques liés à la couverture de la guerre, mais il avait aussi affirmé qu’il ne pensait pas que la mort de tant de journalistes à Gaza était due au hasard. Il affirmait que les journalistes et les équipes médicales étaient victimes d’assassinat, que la plupart des collègues étaient tombés en martyrs.

C’est le plus choquant et le plus horrible des massacres de journalistes qu’il m’a été donné de voir, a déclaré le secrétaire général adjoint de la Fédération internationale des journalistes, Tim Dawson. Basé à Bruxelles, ce groupe affirme représenter 600 000 membres dans le monde, des syndicats et des associations de journalistes.

Ma plus grande crainte est qu’il y ait une tentative délibérée de s’en prendre aux journalistes afin d’empêcher le monde de savoir ce qui se passe dans la bande de Gaza depuis le 7 octobre.

Ses inquiétudes sont partagées par d’autres intervenants qui veillent à la sécurité des journalistes et des médias.

Les journalistes font partie de la société qui est ciblée. Il n’est donc pas surprenant qu’ils meurent en si grand nombre, soutient de son côté Fiona O’Brien, de Reporters sans frontières (RSF). Mme O’Brien ajoute qu’au sein de RSF, nombreux sont ceux qui pensent qu’un effort concerté est fait pour que la guerre ne soit pas couverte et pour empêcher les journalistes de faire leur travail correctement.

L’armée israélienne nie farouchement qu’elle cible des journalistes à Gaza, au Liban ou en Cisjordanie, mais ces démentis sont de plus en plus difficiles à accepter pour les défenseurs de la liberté de presse, avec le nombre de morts qui continue de croître.

Les autorités israéliennes n’ont eu de cesse de dire que leurs attaques étaient destinées à éradiquer le Hamas et à détruire ses capacités militaires et que les civils ne sont jamais délibérément ciblés.

Pour Israël, certains journalistes sont des militants

Israël est en guerre avec le Hamas, Israël n’est pas en guerre avec les civils de Gaza, a déclaré Daniel Hagari, l’un des principaux porte-parole de l’armée israélienne.

Dans un courriel envoyé à CBC, les forces de défense israéliennes écrivent : Les forces de défense israéliennes n’ont jamais ciblé de journalistes et elles ne cibleront jamais délibérément des journalistes. Le message de l’armée laisse toutefois entendre que certains des journalistes tués utilisaient leur métier comme couverture et qu’ils étaient en fait des militants.

Les forces de défense israéliennes ont confirmé que certains journalistes qui auraient été tués étaient des militants terroristes actifs et qu’ils participaient directement aux affrontements, indique le communiqué.

Aucune autre information ni preuve permettant de confirmer cette allégation n’a été fournie par l’armée israélienne.

Journaliste palestinien à Gaza : un métier à haut risque

Pratiquement aucun journaliste étranger n’était à Gaza lorsque la frontière avec Israël a été fermée après l’attaque du 7 octobre. Ce sont donc les journalistes palestiniens qui racontent les effets de la guerre au reste du monde.

La Fédération internationale des journalistes estime qu’à Gaza, il y a un millier de personnes qui font un travail pouvant être considéré comme du journalisme, incluant des reporters qui travaillent pour des agences de presse internationales, des journalistes indépendants et des vidéastes.

Hind Khoudary porte une veste pare-balles identifiée «Presse» et tient un micro.

La journaliste Hind Khoudary en reportage à l’extérieur de l’hôpital Nasser à Khan Younis (Photo d’archives)

Photo : CBC

Hind Khoudary en fait partie. Journaliste indépendante, elle travaille pour CBC News à Gaza et elle fait aussi des reportages en anglais pour l’agence de presse turque Anadolu.

Nous avons été témoins de plusieurs attaques contre des équipes de journalistes, des équipes médicales, des ambulances, des maisons de la presse et contre Belal Jadallah, l’un des responsables de la maison de la presse dans la bande de Gaza, signale-t-elle.

M. Jadallah a été tué dimanche dans la ville de Gaza lorsque sa voiture a été touchée par un missile israélien, selon des témoins. Il était l’un des journalistes les plus connus de Gaza et avait passé des décennies à former des journalistes et à offrir des cours de sensibilisation à la sécurité.

Tout le monde est ciblé.

Mme Khoudary a confié à CBC News qu’en dépit des dangers, elle continue à se mettre en danger parce qu’elle a la conviction que l’histoire sur le terrain à Gaza doit être racontée.

Je crois que j’ai un impact énorme, une responsabilité énorme sur mes épaules pour rapporter […] et répandre la voix des Palestiniens, pour rapporter ce qui se passe sur le terrain et pour dire aux gens du monde entier ce qui se passe actuellement dans la bande de Gaza.

Dans un récent reportage pour Anadolu publié sur YouTube, Hind Khoudary s’est rendue sur la route de Salah al-Din, alors que des centaines de personnes fuyaient la ville de Gaza. Elle y explique que beaucoup de ceux qui fuyaient craignaient que les troupes israéliennes ouvrent le feu en tirant à balles réelles.

Les gens sont terrifiés, la situation est horrible. Je vois la peur, la terreur, la colère et la tristesse dans les yeux de tous ces gens, déclare-t-elle dans le reportage.

Les journalistes palestiniens ne se contentent pas de rendre compte de la situation et de faire leur travail, ils la vivent, a déclaré Fiona O’Brien, de Reporters sans frontière.

Ils n’ont ni eau, ni nourriture, ni électricité. Leurs familles vivent sur place. Leurs familles sont prises pour cible.

Wael Al-Dahdouh, portant une veste pare-balles identifiée «Presse», prie debout, entouré d'hommes.

Le journaliste d’Al Jazeera Wael Al-Dahdouh assiste aux funérailles de sa femme et de ses enfants à Gaza. (Photo d’archives)

Photo : (Al Jazeera/Reuters)

Le journaliste d’Al Jazeera Wael Dahdouh a perdu quatre membres de sa famille – sa femme, son fils, sa fille et son petit-fils – dans un bombardement israélien. Il a continué de travailler les jours qui ont suivi l’attaque.

Les journalistes qui se trouvent à Gaza ne peuvent pas sortir. Ils sont épuisés psychologiquement et physiquement. Ils nous disent qu’ils n’arrivent pas à dormir parce qu’ils ont peur, a déclaré Mme O’Brien.

Fiona O’Brien, de RSF, explique que le fait de travailler sous le contrôle autoritaire du Hamas signifie que les journalistes palestiniens sont régulièrement soumis à la censure ou à des pressions pour rendre compte des événements d’une certaine manière, mais que ce qui tue les gens, ce sont les bombardements israéliens.

En plus des menaces militaires, les journalistes doivent faire face à la farouche bataille de l’information qui se déroule en parallèle.

Au début du mois de novembre, un rapport d’Honest Reporting, une ONG pro-israélienne, affirmait que le Hamas avait informé certains journalistes de Gaza avant les attaques du 7 octobre et avait invité certains d’entre eux à venir en tant que témoins.

Ce rapport a été largement dénoncé par les principaux organes de presse, dont l’Associated Press et le New York Times, qui ont déclaré que ces allégations étaient totalement fausses.

Une rhétorique inquiétante

Selon Mme O’Brien, cette fausse histoire a servi à alimenter la haine contre les journalistes et les organisations de médias.

Ce qui est vraiment inquiétant, c’est la rhétorique et la façon dont elle a été reprise par les politiciens israéliens, a-t-elle déclaré. C’est allé si loin qu’un membre du Likoud, Danny Danon, a parlé de la nécessité d’éliminer les journalistes.

Elle souligne qu’un environnement où il est acceptable pour les politiciens de parler de tuer des journalistes contribue à normaliser la violence à leur égard.

Si Gaza s’est taillé la part du lion dans les décès de journalistes, les morts dans le sud du Liban à la suite d’attaques israéliennes ont également suscité l’indignation contre les forces israéliennes.

Les conclusions préliminaires d’une enquête menée par Reporters sans frontières ont révélé que les journalistes avaient établi une position en direct clairement identifiée et observable par les militaires israéliens.

Ils avaient également apposé sur leurs véhicules des panneaux Presse qui auraient été visibles pour les hélicoptères israéliens volant au-dessus d’eux, et tous portaient des équipements de protection et des casques qui les identifiaient comme membres des médias.

Pourtant, les militaires israéliens ont tiré à deux reprises sur le groupe, selon le rapport de RSF.

Le document conclut qu’il est peu probable que les journalistes aient été pris pour des combattants.

En réponse, l’armée israélienne a fait cette déclaration à l’Associated Press : Nous sommes au courant d’une plainte concernant des journalistes de la région qui ont été tués à la suite de l’attaque. Il s’agit d’une zone où les hostilités sont actives et où des échanges de tirs ont lieu. Il est dangereux de se trouver dans cette zone.

Avec les informations de Chris Brown, de CBC



VOir la source