Quand les agents de la GRC ont perquisitionné le condo de Cameron Ortis en août 2019, ils soupçonnaient leur collègue d’avoir tenté de vendre des documents policiers à une organisation criminelle.

Leur enquête a pris une tout autre ampleur lors de l’analyse de la panoplie d’appareils électroniques saisis chez cet expert en renseignement de la police fédérale.

Sur divers supports informatiques, les agents de la GRC ont découvert 488 documents secrets qui n’auraient jamais dû se trouver dans une résidence privée.

Ailleurs, ils ont trouvé des cartes professionnelles de membres de gouvernements étrangers.

Ils ont aussi mis la main sur d’intrigantes listes de tâches où Cameron Ortis notait des activités banales comme donner du sang, nettoyer son appartement et faire ses réclamations d’assurance dentaire, en plus de travailler à ce qu’il appelait le projet.

Après cette première perquisition du 26 août 2019, les allégations à propos de Cameron Ortis ne touchaient plus uniquement au monde interlope mais aussi à l’univers de l’espionnage international.

À l’époque, ce civil titulaire d’un doctorat en relations internationales dirigeait le Centre national de coordination du renseignement de la police fédérale à Ottawa. Il avait un accès complet au réseau d’informations classées très secret du gouvernement canadien, qui contient aussi des renseignements provenant des alliés du Canada.

Selon des informations divulguées en cour en octobre 2019 et qui peuvent être rapportées pour la première fois, Cameron Ortis avait imprimé ces 488 documents secrets dans ses bureaux de la GRC de septembre 2018 à août 2019.

Trois hommes marchent devant une enseigne du Palais de justice et des bureaux d'enregistrement immobilier d'Ottawa.

Cameron Ortis (à gauche) est accompagné de ses avocats Jon Doody (au centre) et Mark Ertel (à droite) lors de son arrivée au Palais de justice d’Ottawa le 3 novembre.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Arrêté par ses collègues de la GRC le 12 septembre 2019, il en aurait été aux dernières étapes d’un plan de transmission de secrets d’État à une entité étrangère, a affirmé la procureure Judy Kliewer lors des audiences sur sa libération sous caution, quelques semaines plus tard.

Les soupçons des enquêteurs de la GRC étaient tournés à l’époque vers la Chine, selon un document déposé en cour en 2020 pour obtenir un mandat de perquisition.

On y note que Cameron Ortis avait dans un ordinateur une photo de cartes professionnelles de deux agents de liaison avec la police de l’ambassade de la Chine à Ottawa. Il aurait rencontré ces deux personnes à l’été 2019, selon une note manuscrite sur la photo, et la photo aurait été modifiée une dernière fois le 21 août de cette année.

Selon la GRC, Cameron Ortis avait préparé, tout juste avant son arrestation quelques semaines plus tard, un document provenant de la National Security Agency, au cœur de l’appareil de renseignement américain, dans un dossier d’ordinateur intitulé fichiers-première-rencontre.

Si ce projet avait été mené à terme, le résultat aurait été catastrophique pour la sécurité du Canada, de ses alliés et d’agents sur le terrain, avait-elle allégué en demandant à la cour de maintenir Cameron Ortis en détention.

C’était comme s’il avait eu un pistolet chargé entre les mains et s’apprêtait à appuyer sur la gâchette, a-t-elle déclaré.

Coupable d’autres accusations

Âgé de 51 ans, Cameron Ortis vient d’être déclaré coupable, lors d’un procès devant jury, de six chefs d’accusation liés à des tentatives de vendre des informations secrètes à des groupes criminels.

Il a témoigné lors de sa défense, affirmant qu’il travaillait en fait à une mission secrète pour une agence étrangère. Cameron Ortis a déclaré que son plan consistait à attirer des criminels vers un service de courrier électronique crypté afin de permettre aux autorités de recueillir des renseignements sur eux.

Il a affirmé qu’il envoyait les informations contenues dans des dossiers de police afin de prouver sa crédibilité.

Le croquis d'un homme assis, la main sur un bureau.

Un croquis de Cameron Ortis qui écoute les plaidoyers finaux présentés le 16 novembre lors de son procès.

Photo : Lauren Foster-MacLeod

La fin de ce processus judiciaire permet à Radio-Canada de publier de nouvelles allégations qui avaient été présentées lors des audiences sur sa libération sous caution il y a quatre ans. Elles étaient jusqu’à maintenant frappées d’une ordonnance de non-publication.

Ces nouvelles allégations, liées à de possibles allégations d’espionnage international, n’ont pas été soulevées au procès de Cameron Ortis et n’ont pas été prouvées en cour.

En fait, quatre chefs d’accusation liés à l’article 16 de la Loi sur la protection de l’information, qui portent sur la communication de renseignements à une entité étrangère, ont été retirés en 2022.

Dans cette décision, il a été affirmé que des restrictions empêchant l’utilisation de documents secrets au procès auraient nui à la capacité de Cameron Ortis de présenter une défense complète.

Toutefois, ce dernier avait admis avoir accumulé des documents secrets chez lui, selon la décision de la cour l’an dernier.

En ce qui a trait aux quatre chefs d’accusation qui ont fini par être retirés, Cameron Ortis avançait qu’il préparait une présentation pour l’état-major de la GRC concernant la meilleure façon de répondre à la menace croissante d’une entité étrangère spécifique.

Les allégations entourant ces documents secrets jettent un éclairage singulier sur les faits reprochés à cet homme qui était une étoile montante au sein de la GRC jusqu’à ce que ses collègues le soupçonnent de les avoir trahis.

Devant la cour en 2019, Cameron Ortis avait reconnu qu’il n’était pas particulièrement proche de ses parents. En effet, ceux-ci n’avaient appris qu’après son arrestation qu’il avait une fille de 17 ans à laquelle il offrait un soutien financier.

Cameron Ortis avait aussi affirmé à l’époque qu’il était responsable des paiements mensuels sur une hypothèque de 100 000 $, que ses parents avaient prise sur leur condominium pour couvrir ses prêts étudiants.

Documents à vendre

Cameron Ortis est entré à la GRC en 2006. C’est aussi au sein de la police fédérale qu’il a commencé sa carrière criminelle, en 2015.

Cette année-là, il a utilisé un pseudonyme pour faire une offre inusitée à un homme d’affaires de la Colombie-Britannique du nom de Vincent Ramos. Ce dernier dirigeait alors une organisation, Phantom Secure, qui vendait des téléphones cryptés à des membres du crime organisé et qui était dans la mire des forces policières de plusieurs pays.

Vous ne me connaissez pas. J’ai des informations que, selon moi, vous trouverez très valables, avait alors affirmé Cameron Ortis en cachant sa véritable identité. Il disait vouloir procéder à une proposition d’affaires.

Dans ses courriels, il se présentait comme un pirate informatique, affirmant avoir des renseignements qui pourraient s’avérer utiles à des criminels.

Ce n’est pas sans risque, bien sûr, mais le rapport risques-bénéfices vous semblera certainement acceptable, ajoutait-il.

En tout, Cameron Ortis a demandé 20 000 $ en échange d’informations confidentielles qui étaient entre les mains de la GRC. Il a aussi offert des renseignements qui, selon la Couronne, auraient pu mettre en danger la vie d’un agent de la GRC qui avait tenté d’infiltrer cette organisation.

Un montage d'un courriel en anglais traduit en français où on peut lire ceci : « Je suis heureux de lire que vous êtes intéressé. Comme vous pouvez vous y attendre, les (documents complets) qui ne sont pas sous embargo coûtent 20 000,00 dollars canadiens, en espèces (ferme).

Cet extrait est tiré d’un échange de courriels qu’aurait eu Cameron Ortis avec Vincent Ramos en mai 2015.

Photo : Exposé des faits et pièces à conviction

Cameron Ortis a nié cette allégation lors de son témoignage, soutenant n’avoir jamais donné le nom de l’agent.

Selon la Couronne, Cameron Ortis a fait une autre offre à la même époque, cette fois-ci à des membres d’un groupe international impliqué dans le blanchiment d’argent. Cherchant à montrer qu’on pouvait lui faire confiance, il leur a offert un disque qui contenait un échantillon de documents confidentiels en sa possession.

Je ne travaille pas pour un service de police ou de renseignement, comme le montrent, je pense, les documents ci-joints. J’ai cependant la possibilité d’accéder à une grande variété d’informations, a-t-il affirmé dans ses communications avec ce groupe.

Selon ce qui a été présenté au jury à son procès, il n’y a aucune preuve selon laquelle Cameron Ortis aurait été rémunéré dans la foulée de ces approches.

La GRC a eu vent d’une fuite d’information en 2018 quand Vincent Ramos a été arrêté aux États-Unis et que ses appareils électroniques ont été saisis et analysés par les forces policières.

Un homme menoté est assis dans une voiture de police.

Vincent Ramos a été arrêté à Bellingham, dans l’État de Washington, le 7 mars 2018.

Photo : Service de police de Bellingham

En découvrant que Vincent Ramos avait un document de la GRC entre les mains, la police canadienne a compris qu’il y avait une taupe au sein de son organisation.

Les analystes de la GRC ont rapidement déterminé que Cameron Ortis faisait partie des employés qui avaient eu accès aux informations confidentielles offertes à Vincent Ramos.

De fil en aiguille, l’enquête a mené les policiers de la GRC à perquisitionner le domicile de Cameron Ortis, où ils ont copié les informations sur ses appareils électroniques.

Un coffre au trésor

En tout, la GRC a saisi cinq ordinateurs portables, trois téléphones cellulaires, cinq disques durs portables, dix cartes mémoire et quelques cartes SIM prépayées.

Bien que certains d’entre eux aient été cryptés, au moins un ordinateur était accessible sans mot de passe, ce qui a facilité la tâche des analystes de la GRC.

C’est alors que les enquêteurs ont trouvé les 488 documents classifiés dans un dossier du nom de Batman.

Selon les dates inscrites sur les documents trouvés à la résidence de Cameron Ortis, ceux-ci avaient surtout été imprimés les fins de semaine et les jours fériés, des moments où moins de gens se trouvent dans les bureaux de la GRC.

La procureure a allégué que Cameron Ortis avait ensuite retiré les informations contenues dans les hauts et les bas de page de certains documents pour masquer leur origine.

La seule conclusion qui puisse en être tirée, c’est que ces documents ont été créés pour les communiquer à autrui […]. Il ne s’agit plus de documents liés au crime organisé : il s’agit de documents liés à la sécurité nationale qui ne pourraient être d’intérêt que pour une entité étrangère.

Une illustration d'une avocate qui prend la parole.

Un croquis de la procureure Judy Kliewer au moment de présenter sa plaidoirie au jury lors du procès de Cameron Ortis.

Photo : Lauren Foster-MacLeod

Un document intraçable a été créé au milieu de la nuit du 8 au 9 septembre, entre deux visites des agents de la GRC, avant d’être placé dans un dossier intitulé première rencontre, selon la procureure.

Le document était classé gamma, ce qui désigne les plus grands secrets d’État du Canada et de ses alliés.

Les listes de tâches

Lors de leur perquisition, les policiers ont découvert plusieurs listes de tâches qui montraient à quel point Cameron Ortis était organisé et méticuleux.

Parmi les activités liées à son projet, Cameron Ortis avait noté une série de manœuvres informatiques, par exemple imprimer et numériser des documents, installer des logiciels ou faire des copies de sauvegarde de ses fichiers.

Ce qui était le plus inquiétant aux yeux des enquêteurs, c’est qu’une liste de tâches de cet analyste incluait la mention commencer à planifier le premier contact.

Sa plus récente liste de tâches faisait référence à la préparation d’une première rencontre dans un restaurant d’Ottawa le troisième jeudi de septembre, ce qui a suscité les craintes des policiers de la GRC.

Cameron Ortis a été arrêté trois jours après une autre visite des agents de la GRC chez lui. Selon la procureure, il a été placé en détention à un point critique de son projet, alors qu’il était sur le point de trahir des secrets d’État.

Il était censé utiliser ces documents à des fins de renseignement ainsi que pour aider les forces policières à protéger les Canadiens contre les activités criminelles et à protéger la sécurité nationale. Cependant, il allait au travail pour subtiliser des documents et pour les commiuniquer à des gens qui œuvraient à l’encontre de ces objectifs.

À la suite de ces audiences devant un juge de paix en octobre 2019, Cameron Ortis a été libéré sous caution, malgré la crainte exprimée par les procureurs fédéraux selon laquelle il pourrait s’enfuir ou trouver une autre manière de transmettre ses informations secrètes.

Les deux hommes ouvrent une porte.

Cameron Ortis au moment de quitter le palais de justice d’Ottawa en compagnie de son avocat de l’époque, Ian Carter, en octobre 2019.

Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Toutefois, la décision de le libérer a été invalidée en appel quelques jours plus tard et Cameron Ortis a été détenu pendant plus de trois ans en attendant son procès, jusqu’à la fin de 2022.

Au cours des derniers mois, il a vécu en liberté, mais avec de nombreuses restrictions, y compris une interdiction d’avoir accès à tout appareil électronique, hormis pour la préparation de son procès.

Après que le verdict de culpabilité fut tombé, la Couronne a indiqué qu’elle pourrait demander une peine d’emprisonnement de plus de 20 ans contre cet ancien membre de la police fédérale du Canada.

Avec des informations de Catharine Tunney



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