Pour une 28e année consécutive, les jeunes francophones ont couronné un autre roman que celui choisi par l’Académie Goncourt. Les lycéens ont accordé leur coup de cœur à Triste tigre, écrit par Neige Sinno, alors que les membres de l’Académie y ont préféré Veiller sur elle, de l’auteur Jean-Baptiste Andrea.

Et il y a un peu du Québec dans ce choix. En effet, un groupe d’étudiants du Collège John Abbott, dans l’ouest de l’île de Montréal, a pris part à cet événement historique cette année. Récit d’une aventure littéraire bien peu commune.

Première réunion du groupe pour discuter des livres de la semaine.

Première réunion du groupe pour discuter des livres de la semaine.

Photo : Radio-Canada / Patrick André Perron

L’aventure a débuté en septembre. Dans une classe d’un collège anglophone à l’allure élégante et victorienne, les étudiants se rencontrent pour la première fois. Ça se sent dans l’air : ils sont conscients qu’ils plongent ensemble dans une expérience hors de l’ordinaire.

Armés de leur tablette ou de leur liseuse, il vont s’attaquer à un défi de taille : dévorer en huit semaines les 16 livres qui étaient en lice pour le prestigieux prix littéraire Goncourt. Et ils seront guidés dans cette entreprise par les professeurs de français Daniel Rondeau et Ariane Bessette. C’est une aventure complètement folle, un défi littéraire incroyable! lance l’enseignante.

Ce sont les mêmes livres en lice pour le prix Goncourt qui doivent être lus pour le Goncourt des lycéens. Mais la différence, c’est que ce sont des jeunes de 15 à 18 ans qui vont décider du gagnant.

Une professeure de français au cégep sourit en écoutant des étudiants parler.

Ariane Bessette est enseignante en littérature française au Collège John Abbott depuis huit ans.

Photo : Radio-Canada / Patrick André Perron

Ce ne sont pas des têtes grises qui choisissent le gagnant, c’est vraiment des jeunes avec leur regard, ajoute Daniel Rondeau. Dans les années précédentes, les livres qui [ont reçu] le Goncourt des lycéens se distinguaient soit par un ancrage dans une thématique sociale, soit par une grande charge d’émotions, complète sa collègue.

Tous les membres du groupe ont déjà lu les deux premiers romans de la liste en prévision de leur première rencontre. Parmi eux, Que notre joie demeure, de l’auteur québécois Kevin Lambert. Les échanges fusent et les réflexions sont de haute qualité. Tout le monde a son point de vue à faire connaître.

Je pense que c’est une histoire [non seulement] sur l’humanité qu’on enlève parfois aux riches mais aussi sur les privilèges qu’ils ne veulent pas toujours avoir eux-mêmes, fait valoir Kamila Michelle Contreras Zarate. Jeremy Plante, le seul garçon du groupe, ajoute son grain de sel : Si on essayait de démoniser la haute classe, ça n’a pas trop fonctionné pour moi.

Trois étudiantes d'un groupe sourient en discutant d'un livre qu'elles ont lu.

Nahid Nowrozi, Kamila Michelle Contreras Zarate et Magali Shimotakahara participent aux échanges lors de la première rencontre de groupe pour le Goncourt des lycéens.

Photo : Radio-Canada / Patrick André Perron

Nahid Nowrozi, elle, s’attarde à la forme de l’écriture. C’était de longues phrases qui n’arrêtaient jamais, avec peu de ponctuation. Mais ça donnait une idée des pensées d’une personne. Ça m’a pris un peu de temps à m’habituer à ça.

C’est une génération extrêmement ouverte d’esprit. On l’entend dans les commentaires qu’ils formulent, fait remarquer l’enseignante Ariane Bessette. Et à l’âge qu’ils ont, leurs émotions sont tellement intenses! Quand ils aiment quelque chose, ils adorent ça. Quand ils n’aiment pas quelque chose, ils détestent ça.

Ça m’émeut de voir ces étudiants-là s’imposer, se permettre devrais-je dire, la lecture de tous ces livres-là, pour le plaisir, pas pour une note. Et ils y mettent tout leur cœur, s’attendrit de son côté son collègue Daniel Rondeau.

Un professeur de français écoute attentivement ses étudiants parler.

Le professeur de littérature française Daniel Rondeau écoute attentivement ses étudiants échanger à propos des livres qu’ils ont lus cette semaine.

Photo : Radio-Canada / Patrick André Perron

Un groupe de francophiles

Le Collège John Abbott, un établissement anglophone de l’ouest de l’île de Montréal, est le seul établissement en Amérique du Nord à avoir été sélectionné pour faire partie du jury du Goncourt des lycéens cette année.

Le groupe est incroyablement diversifié. Si les enseignants Ariane et Daniel s’attendaient à y trouver surtout des francophones dans la cuvée, ils ont eu l’agréable surprise de découvrir que bien des participants n’ont pas le français comme langue maternelle.

Je trouve ça formidable cet intérêt, cette curiosité, qui les motivent pour des étudiants qui s’identifient comme anglophones ou, parfois, dont le français est la troisième ou la quatrième langue!

C’est le cas d’Anna Molins, qui vit dans une famille anglophone… mais francophile et baignée de l’amour de la lecture. Quand on voyage, on est toujours en train de lire. Quand on est chez nous, on lit. On se prête les livres et, après, on peut en discuter. C’est vraiment un beau passe-temps de famille, explique la jeune femme, qui vit avec ses deux sœurs et ses parents.

Elle a une motivation bien personnelle pour s’être lancée dans cette aventure.

Une étudiante souriante écoute son professeur, assise à l'extérieur l'automne.

Anna Molins est une amoureuse des mots depuis sa tendre enfance.

Photo : Radio-Canada / Patrick André Perron

J’aimerais vraiment être plus bilingue, plus proche de la langue française, être plus proche des autres Québécois, parce qu’après tout, c’est ma maison!

Nahid Nowrozi, elle, navigue constamment entre le persan, hérité de ses parents originaires d’Asie centrale, le français et l’anglais. Elle entretient un lien tout particulier avec la langue de Molière, qui ne l’a jamais rebutée. C’est vraiment une belle langue qui est unique. Le français permet d’exprimer certaines choses qu’on ne peut pas exprimer en anglais ou en persan.

Quant à Jeremy Plante, après un hiatus de lecture en français, il a senti le besoin de s’y replonger. Je me suis dit que ça serait un bon traitement-choc, faire la lecture de 16 livres en huit semaines! Je sais que l’effort va en valoir la peine, continue-t-il. J’ai sauté sur l’occasion de participer à ce concours parce que je sais très bien qu’une telle occasion ne se représentera pas!

Il se dit impressionné par le sérieux de la teneur des romans. Ce sont presque tous des livres socialement engagés, avec un message. On parle de politique, du drame des migrants, de viols. Il y a vraiment toutes sortes de sujets lourds.

Une cégépienne au sourire calme est assise sur un banc du Collège John Abbott.

Nahid Nowrozi était bien déterminée à relever le défi tout en maintenant un bon équilibre de vie.

Photo : Radio-Canada / Patrick André Perron

Être déboussolée en passant rapidement d’un livre à un autre, voilà une des choses que Nahid trouve fascinantes de ce défi.

Des fois, en deux jours, on passe d’un univers narratif unique à un autre complètement différent. C’est comme si on s’évadait de la réalité pour aller d’un univers à l’autre.

Concilier avec succès études, travail, vie sociale… et lecture!

C’est évidemment une session pas comme les autres que les participants doivent gérer. La clé fait consensus : bien organiser son temps.

Je dois déjà jongler avec le travail, l’école, le tutorat que je donne, les stages en soins infirmiers… Donc ça laisse moins de temps pour la lecture. résume Jeremy. Au fond, quand j’arrive à la maison, mes moments de détente deviennent des moments de lecture. Il reconnaît qu’il est plus fatigué qu’à l’habitude depuis le début du défi.

Il maintient malgré tout le rythme de lecture, assure-t-il.

Un cégépien assis sur un banc de parc sourit.

Jeremy Plante est heureux de s’immerger à nouveau dans la littérature française, lui qui l’avait mise de côté depuis un moment.

Photo : Radio-Canada / Patrick André Perron

Les lundis et mardis, je termine un premier livre. Et puis, les vendredis, samedis et dimanches, je lis le deuxième.

Personnellement, je n’ai pas de difficulté à gérer mon temps. Mais c’est sûr que c’est devenu un horaire chargé. J’essaie de maintenir l’équilibre à travers tout ça! explique de son côté la très rigoureuse Nahid, qui a étudié des techniques de lecture rapide durant l’été en vue de ce défi. Ça va très bien. Je lis entre 80 et 100  pages chaque soir. Elle profite aussi des pauses entre ses cours pour avancer ses lectures.

Mes amis, disons que je ne les ai pas trop vus dernièrement. Si je ne suis pas à l’école, je suis à la maison en train de lire. Et si je ne suis pas à la maison en train de lire, je suis à l’école!

Anna tient bon elle aussi, du moins pour le moment. Pour l’instant, ça se passe bien. Mais si vous me posez à nouveau la question dans un mois, la réponse va peut-être être différente! dit-elle en s’esclaffant.

Un défi réussi

Mi-novembre, les premières neiges sont arrivées, les milliers de pages et leurs personnages vivent maintenant dans l’imaginaire des jeunes.

C’est l’ultime rencontre. Celle de la tape dans le dos. Parce que l’accomplissement est grand. Le bilan de l’expérience aussi.

On est épuisés, pour être franc, mais on est heureux, lance Daniel Rondeau. On sent la fatigue chez pas mal tous les jeunes, mais le sourire est encore au rendez-vous!

Ils sont extrêmement allumés. Ça rassure quant à la nouvelle génération. Ces neuf jeunes-là vont aller loin dans la vie, j’en suis persuadé!

Deux étudiantes fières d'elles lors de la dernière rencontre de groupe avant le grand voyage à Paris.

Stefaniya Pillcheva et Alexa Bowers lors de la dernière rencontre de préparation au Goncourt des lycéens avant le voyage final en France.

Photo : Radio-Canada / Patrick André Perron

On n’a pas eu à les motiver! C’est eux qui nous ont motivés! ajoute Ariane Bessette, admirative de ses étudiants. L’étincelle dans leurs yeux quand ils parlent de lecture avec tellement de vie, c’est magnifique à voir!

J’ai terminé de lire le dernier roman hier durant la nuit! J’ai failli réveiller toute ma famille pour le leur dire tellement j’étais contente et soulagée, ajoute Anna.

Kamila reconnaît que l’expérience a été ardue par moments. Mais c’était surmontable! Et je le referais mille fois, assure-t-elle.

Moi, je suis surtout fière de moi-même. J’ai gagné en confiance : je suis capable de lire autant en français tout en suivant mes cours et en travaillant. Je me sens incroyable!

Une jeune fille au regard doux écoute parler une camarade de classe.

Andrea Sanchez Benitez est fière de son exploit.

Photo : Radio-Canada / Patrick André Perron

Jamais je n’aurais pensé que je lirais 16 livres en deux mois! Oh mon dieu, on l’a fait! lance de son côté Andrea Sanchez Benitez.

C’est aussi l’occasion de choisir ensemble le coup de cœur commun.

Mon livre préféré, ça doit être Triste tigre, confie Magali. C’est une histoire incroyable. Trois autres élèves abondent dans le même sens.

Veiller sur elle a été mon coup de cœur, vraiment, confie un autre. C’est une super belle fiction.

C’est finalement Triste tigre, de l’autrice Neige Sinno, une histoire dure qui traite de viol, qui gagnera la faveur de la majorité du groupe. Kamila aura le rôle de déléguée du groupe et ira défendre le choix de ses camarades lors des délibérations régionales qui auront lieu à Paris la semaine suivante.

Une cégépienne s'appuie en souriant sur sa valise qui repose sur son lit.

Anna Molins est impatiente de s’envoler vers Paris, le point culminant de son aventure de l’automne.

Photo : Radio-Canada / Patrick André Perron

Le voyage à Paris, la grande récompense au terme d’un marathon essoufflant, c’est le sujet qui est sur toutes les lèvres. Plusieurs n’ont pas encore visité la France ou n’ont pas voyagé depuis la pandémie, aussi le séjour est-il grandement anticipé.

J’ai vraiment hâte! On y pense depuis des mois! lance Anna tout en préparant ses bagages. Je pense qu’on mérite ce voyage. On a vraiment travaillé fort. On a fait quelque chose d’incroyable!

S’envoler pour l’amour des mots

Le groupe s’amuse bien tout en restant tissé serré, écrit Daniel Rondeau, qui garde contact avec notre équipe à distance.

Puisque tous les membres du groupe ne peuvent pas participer aux délibérations, ils en ont profité pour transformer le séjour en un voyage culturel à saveur littéraire. Au menu : visite de la maison de Victor Hugo et de la Bibliothèque nationale de France, rien de moins.

Les neuf étudiants prennent la pose devant le bâtiment.

Le groupe de cégépiens du Collège John Abbott en visite à Paris, devant l’Hôtel des Invalides.

Photo : Gracieuseté : Ariane Bessette

Au terme des délibérations régionales, la représentante du groupe, Kamila, a eu la joie d’être sélectionnée comme porte-parole des lycéens étrangers pour les délibérations nationales et finales qui se sont déroulées jeudi à Rennes.

Après des échanges tenus à huis clos, c’est finalement le choix du groupe du Collège John Abbott, Triste tigre, qui a attiré les faveurs des lycéens de la francophonie et remporté le Goncourt des lycéens 2023.

C’était d’ailleurs un des coups de cœur personnels de Kamila, ce qui a rendu les débats particulièrement intéressants et riches pour elle. Pour moi, ce livre est simplement parfait! explique-t-elle. On a fait notre choix surtout en pensant à l’écriture de Neige Sinno. On a beaucoup parlé de la qualité de sa langue, de ses réflexions, en plus du message et de l’impact social important que le livre a.

Une cégépienne souriante qui porte des lunettes et quelques bijoux écoute un autre camarade de classe.

Kamila Michelle Contreras Zarate voyagera pour la première fois en Europe.

Photo : Radio-Canada / Patrick André Perron

C’était une expérience incroyable. J’ai vraiment aimé partager notre culture avec les autres lycéens et qu’eux partagent la leur avec moi. C’était un bel environnement de partage, d’amitié et en même temps de débats très intéressants sur les livres. J’ai adoré ça.

Ce séjour a été d’autant plus mémorable qu’elle a pu le partager avec ses camarades de John Abbott.

On a presque tout fait ensemble cette semaine! On est vraiment très soudés. Je pense qu’on a créé des amitiés qui vont durer. Ça valait le coup! Je vais me rappeler de cette expérience-là toute ma vie, c’est certain! conclut-elle avec émotion, reconnaissante de ce que son amour pour la lecture lui a fait vivre ces derniers mois.



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