RAMALLAH, Cisjordanie – Des dizaines de milliers de Palestiniens se retrouvent sans emploi depuis le début de la guerre, en raison de l’annulation de leur permis de travail israélien. Mesure de sécurité, dit Israël. Punition injuste, déplorent les travailleurs touchés.

Mohammed a encore les yeux endormis par le manque de sommeil quand il arrive au point de contrôle de l’armée israélienne à Qalandia, qui sépare Ramallah et Jérusalem-Est.

L’édifice de béton renforcé, avec ses clôtures en métal lourd et ses portillons à sens unique, se profile à travers la brume matinale.

Chaque jour, dès l’aube, des milliers de Palestiniens comme Mohammed rejoignent une longue file d’attente pour se soumettre à des vérifications de sécurité. Une procédure que celui-ci trouvait déjà humiliante, mais qui est devenue encore bien pire à ses yeux depuis le début de la guerre.

Mohammed devant une paroi du corridor de Qalandia.

Mohammed est l’un de ces Palestiniens qui doivent emprunter le corridor de Qalandia et se soumettre à des vérifications de sécurité.

Photo : Radio-Canada / Christian Noël

Je dois me rendre à 5 minutes d’ici, mais ça me prend 90 minutes pour m’y rendre chaque jour, se plaint Mohammed. La boulangerie où il travaille est à Jérusalem-Est, en territoire occupé, dans le complexe industriel israélien d’Atarot.

Je pars de la maison très tôt, les enfants dorment encore. J’arrive le soir, ils sont au lit. Je n’ai plus de vie de famille, c’est démoralisant et ça m’affecte beaucoup.

Des hommes marchent dans le corridor d'un point de contrôle.

Le point de contrôle de l’armée israélienne à Qalandia sépare Ramallah, en Cisjordanie, de Jérusalem-Est.

Photo : Radio-Canada / Christian Noël

Pourtant, Mohamed fait partie des travailleurs chanceux. Malgré la guerre, il a encore un emploi dans une entreprise israélienne, puisqu’elle est située en territoire palestinien. Mais pour bon nombre de ses concitoyens, ce n’est plus le cas.

Plus de 100 000 Palestiniens de Cisjordanie ont un permis spécial pour travailler du côté israélien. Des permis qui ont été annulés au lendemain des attaques du Hamas. Israël plaide un enjeu de sécurité. Mais les travailleurs touchés y voient une punition injuste.

Sans salaire et frustrés

Ahmed Dar-Khalil, appuyé sur le mur d'un immeuble.

Ahmed Dar-Khalil, qui œuvre dans le domaine de la construction, a vu son permis de travail annulé le 8 octobre, au lendemain du déclenchement de la guerre entre le Hamas et Israël.

Photo : Radio-Canada / Christian Noël

Ahmed Dar-Khalil travaille dans le domaine de la construction. Il coule du béton dans des chantiers résidentiels qui comptent des centaines de maisons à Jérusalem, pour loger la population grandissante.

Il travaillait pour la même entreprise depuis deux ans. Jusqu’à ce que son permis de travail soit annulé, le 8 octobre dernier.

Mon cousin, deux de mes amis et plein de gens que je connais ne peuvent plus aller travailler du côté israélien, déplore Ahmed.

C’est de l’abus. C’est injuste. Je ne suis pas responsable des attaques du Hamas. Je ne participe pas à la guerre. Tout ce que je veux, c’est travailler.

Maintenant, il travaille au café du coin pour une fraction de son salaire dans la construction. Avant, je contribuais adéquatement au revenu de ma famille. Maintenant, dit-il, j’ai l’impression de ne pas être utile, c’est très frustrant.

Des répercussions sur l’économie locale

Abou Fadi dans son commerce.

Abou Fadi, un commerçant de Ramallah, est forcé de faire crédit à plusieurs familles qui n’ont plus d’argent pour le payer.

Photo : Radio-Canada / Christian Noël

Dans le commerce d’à côté, Abou Fadi fait son inventaire. Il a le temps, puisque son dépanneur est beaucoup moins achalandé qu’avant la guerre.

Les gens n’ont plus d’argent, dit-il, à cause de l’annulation des permis de travail. Ils n’achètent que les denrées de base, comme le riz ou les tomates, mais sans plus.

Les gens ont des prêts à la banque, des voitures à payer, raconte Abou Fadi. Mais sans salaire venant d’Israël, mes clients sont forcés de réduire leurs dépenses.

Le commerçant sort un carnet noir de sous le comptoir, qui comprend une liste de noms, à droite, et des montants d’argent, à gauche. C’est son livret pour calculer les dettes de ses clients. Je suis forcé de faire crédit à plusieurs familles qui n’ont plus de quoi payer, explique-t-il.

Regardez, ici, cet homme me doit déjà 2000 shekels [730 $ CA]. Je prends un risque, mais je n’ai pas le choix de l’aider, sinon il ne pourra pas nourrir sa famille.

Selon le Fonds monétaire international, 13 % de tous les travailleurs palestiniens avaient un emploi en Israël ou dans une colonie juive avant la guerre. L’annulation des permis de travail entraîne une perte de plus de 30 millions de dollars par mois en taxes et en impôts, estime le gouvernement de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie.

Impact sur les jeunes

Ahmed Dar-Khalil assis sur un sofa avec sa mère, qui tient sa nièce contre elle, et son frère.

Ahmed Dar-Khalil (à gauche sur la photo) vit dans le village de Ain Areek, près de Ramallah, en Cisjordanie, en compagnie de sa mère, Oum Shadi, de son frère et de sa nièce.

Photo : Radio-Canada / Christian Noël

Ahmed Dar-Khalil vit dans le village de Ain Areek, tout près de Ramallah. Il partage un petit appartement meublé sobrement avec sa mère Oum Shadi, son frère et sa nièce.

Nous avons assez d’argent pour les 10 premiers jours du mois, calcule Oum Shadi. Après, il faut emprunter à nos voisins, ou faire l’épicerie à crédit, si on veut vivre à la fin du mois.

Mais les inquiétudes de cette mère de famille vont au-delà des questions monétaires. Selon elle, les jeunes hommes qui perdent leurs emplois et qui n’ont plus rien à faire ont tendance à s’attirer des ennuis.

Peut-être que certains vont se tourner vers la drogue ou le vol. Ou peut-être qu’ils se diront : je n’ai plus de dignité, alors pourquoi ne pas joindre la résistance [le Hamas] et lutter pour la Palestine?

Alors qu’on quitte son appartement, c’est l’heure de la prière du midi. Dans une ruelle à deux pas de la mosquée, on peut voir un graffiti qui semble illustrer un sentiment d’oppression : une personne au visage caché derrière des barbelés, avec le mot « Palestine », tout à droite.

Un graffiti qui montre une personne au visage caché derrière des barbelés, avec le mot « Palestine » tout à droite.

Tout à droite de ce graffiti, qui semble illustrer un sentiment d’oppression, on peut lire le mot « Palestine ».

Photo : Radio-Canada / Christian Noël

Avec son invasion terrestre à Gaza, Israël vise à éliminer la menace que représente le Hamas pour lui. Mais certaines mesures de sécurité prises par l’État hébreu, comme l’annulation des permis de travail des Palestiniens, donnent peut-être de nouveaux arguments aux recruteurs du Hamas.



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