Ce n’est pas le 7 octobre que l’histoire de ces deux amies a pris une tournure inattendue, mais dans les jours qui ont suivi. Chacune a d’abord encaissé le choc initial de son côté. Les 1200 morts israéliens, les otages, puis la colère meurtrière qui a frappé Gaza.

Des paroles ont été prononcées, peut-être sous le coup des émotions. Des mots qui ont changé la perception qu’elles avaient l’une de l’autre.

Depuis, c’est le silence entre les deux. Chacune dans son camp.

Leur histoire est d’abord celle d’une profonde dispute entre deux personnes. Mais elle illustre peut-être, d’une certaine manière, le fossé qui s’est creusé depuis les attentats d’octobre entre beaucoup de juifs et de musulmans en Israël.

Depuis, les deux femmes ont accepté de s’ouvrir. Pas ensemble, mais séparément. En entrevue à Jérusalem, puis par messagerie.

C’était vraiment une bonne amie à moi. Mais là, je ne sais plus qui c’est, dit Talia, juive, francophone. Mais ces mots pourraient aussi bien être ceux de son ancienne meilleure amie, Taline, musulmane voilée.

Les prénoms ont été modifiés, afin de protéger leur identité dans un monde où l’information circule vite, où des employés sont remerciés pour avoir pris parti dans ce conflit.

Les deux ont moins de 30 ans, préparent une maîtrise et travaillent dans un hôpital universitaire de Jérusalem. Leur laboratoire est devenu un lieu où les tensions apparaissent maintenant en public. Dans une ville où la cohabitation entre juifs, musulmans et chrétiens est souvent compliquée.

Toutes deux évoquent un lien précieux qui semble brisé. Les gens en qui je croyais pouvoir avoir confiance ne me font finalement pas confiance, résume Taline, peinée de tirer ce constat.

La police des frontières israélienne fouille des Palestiniens près de la porte des Lions dans la vieille ville de Jérusalem, quelques jours après l'attaque du Hamas en sol israélien.

La police des frontières israélienne fouille des Palestiniens près de la porte des Lions dans la vieille ville de Jérusalem, quelques jours après l’attaque du Hamas en sol israélien.

Photo : Reuters / Ammar Awad

Je ne crois plus ses mots

C’est Talia, la première, qui a abordé le sujet des attentats avec Taline. C’était au laboratoire où elles se sont connues, quelque part dans le vaste complexe hospitalier. C’était une très bonne amie à moi, je lui ai dit : Taline, est-ce que tu as vu tout ce qu’ils [les commandos du Hamas] ont fait? Et elle m’a répondu, nonchalamment : oui… mais vous nous faites pareil, de routine.

Taline garde cependant un autre souvenir de cet échange, comme c’est souvent le cas de disputes qui s’enveniment.

Elle nie avoir sous-entendu qu’Israël ait toujours procédé d’une manière aussi violente envers la minorité arabe et les Palestiniens. Elle assure avoir simplement demandé si Talia avait vu les massacres fréquents de Palestiniens commis par des colons ou l’armée israélienne.

Depuis, chacune a tiré des conclusions déterminantes sur les opinions de l’amie d’avant.

– Talia ne voit qu’un seul côté qui souffre, assure Taline.

– Taline veut libérer la Palestine, croit Talia. Elle fait partie de Gaza, mais pas d’Israël.

Taline soutient avoir par la suite reçu des messages racistes et méprisants de certains collègues de travail. Des messages dans lesquels l’ensemble des Palestiniens seraient dépeints comme des terroristes appuyant le Hamas, elle incluse.

Ça fait un bon bout de temps qu’on travaille ensemble. Je pensais qu’ils me connaissaient, se désole Taline, blessée. Depuis le 7 octobre, la jeune femme fréquente le moins possible son laboratoire. Elle cherche même à changer d’emploi dans les prochains mois.

Également blessée, Talia croit que son ancienne amie lui a caché ses véritables pensées envers les juifs. Elle est convaincue qu’elle souhaite la destruction d’Israël et la création d’un État palestinien du fleuve Jourdain jusqu’à la mer Méditerranée, comme le veut le slogan chanté dans diverses manifestations propalestiniennes.

Je ne crois plus ses mots, non. Et quand je regarde les gens qu’elle suit sur Instagram, [j’en conclus qu’elle] veut ma mort. Donc, je ne comprends pas, dit Talia.

Elle assure avoir considéré son amie musulmane au même titre que ses autres amis et ne comprend pas ce qui a basculé.

C’est horrible, horrible. Il y avait beaucoup de choses [positives entre nous] avant, et maintenant, c’est le néant. Si elle se sent opprimée… je ne vois pas pourquoi elle est là en Israël. L’armée israélienne ne lui a jamais rien fait. Ils ne l’ont pas violée, ne l’ont pas frappée.

 Des proches des Israéliens otages du Hamas marchent à Jérusalem, le 18 novembre 2023.

Des proches des Israéliens otages du Hamas marchent à Jérusalem, le 18 novembre 2023.

Photo : Reuters / RONEN ZVULUN

Un choc, deux réactions

Les tensions entre les deux jeunes femmes ne sont pas survenues dans un vide. Une étrange atmosphère enveloppait l’hôpital universitaire dans les jours qui ont suivi les massacres du 7 octobre.

Il y a pas mal d’étudiants [musulmans] qui ont commencé à dire : c’est le plus beau jour de ma vie! se rappelle Talia. Tout un contraste avec les visages juifs endeuillés dans les corridors. Des sentiments bien éloignés de l’esprit de cohabitation qu’elle croyait percevoir autour d’elle.

Selon Talia, ces réactions auraient révélé ce qu’ils [les musulmans d’Israël] pensaient depuis toujours, mais qu’ils avaient caché [aux juifs] ou qu’on avait essayé d’ignorer.

Taline évoque aussi un climat lourd, tendu, dans la ville. Un climat toujours présent, puisqu’elle évite encore les transports en commun. Et l’ambiance n’est guère mieux sur les lieux de son travail.

Dans la foulée des attaques, elle se rappelle les regards étranges, mêlés à de l’inquiétude dans les corridors de l’hôpital universitaire. Comme si les gens qu’elle croisait craignaient à leur tour d’être attaqués par cette petite femme voilée.

Un sentiment confirmé par Miriam. La cheffe des deux jeunes femmes. Juive, elle dit avoir angoissé devant les ouvriers musulmans à l’œuvre sur le campus. De les voir avec des scies, des [gros outils], je me dis : s’ils pètent un câble, c’est foutu pour moi, je n’ai pas d’arme.

Cette méfiance, Taline l’a aussi perçue au laboratoire. Deux collègues juifs étaient sur place lorsqu’elle y a remis les pieds pour la première fois. Entre eux, ils se parlaient normalement. Mais c’était plutôt froid lorsqu’ils s’adressaient à elle.

 Des Palestiniens se rassemblent et cherchent des victimes sur le site d'une frappe israélienne sur une maison à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza.

Des Palestiniens se rassemblent et cherchent des victimes sur le site d’une frappe israélienne sur une maison à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza.

Photo : Reuters / IBRAHEEM ABU MUSTAFA

Si on n’arrive pas à dire ce qui nous fait mal

Entre les deux jeunes femmes qui ne se parlent plus, il y a leur cheffe. La responsable du laboratoire où les deux travaillent. Miriam est juive, dans la cinquantaine. Attristée, frustrée.

Elle évoque d’autres connaissances musulmanes, des gens qui, en privé, assurent partager la douleur d’un peuple juif sonné au plus profond par les violences du 7 octobre. Ceux-là, je les adore, mais ils devraient aussi s’exprimer publiquement parce qu’ils ont de l’influence.

Miriam est convaincue que Taline fait partie de ce groupe, qu’elle respecte Israël et ses collègues juifs, qu’elle ne souhaite pas leur destruction. Cela fait quelques semaines qu’elle tente d’organiser une rencontre du personnel, afin de rétablir une sorte de dialogue entre Taline et Talia.

La chercheuse juge qu’à la base, il y a surtout un problème de communication. Que les deux amies se méprennent sur les intentions de l’autre. Qu’il y a moyen de résoudre les différences par le dialogue. C’est comme une blessure avec du pus. Il faut laisser tout ça couler.

La femme évoque les séances de photos souvent prises avec des donateurs. Sur la dizaine d’employés du laboratoire, il y a des gens de toutes les confessions. On a de tout. Et on fait toujours cette photo peace and love. J’espère que ça va revenir.

Taline et Talia, elles, fondent peu d’espoirs dans le dialogue. Comme si leur conflit personnel était dorénavant teinté par leur identité, par les croyances de leur groupe. Un reflet du peu d’empathie pour l’autre qui semble avoir envahi une bonne partie de la région récemment.

La paix, croit Talia, c’est quand les musulmans comprendront que c’est notre terre. Et qu’ils ne la récupéreront jamais. On n’en a pas d’autre et on restera là…. S’il n’y a plus Israël, les juifs du monde entier sont foutus.

Taline non plus ne veut pas quitter Jérusalem. Pas plus qu’elle ne voit d’avenir à leur relation sans d’abord une reconnaissance que la souffrance existe dans les deux camps. Elle appréhende la rencontre d’employés comme un moment où les juifs tenteront de la convaincre de la justesse de leur vision.

Miriam plaide le réalisme. Ils sont là, on est là. On ne va pas partir. Ni eux ni nous. C’est sûr qu’à notre niveau, on ne va pas régler le problème israélo-palestinien. Mais si on n’arrive pas à dire ce qui nous fait mal, à parler avec une jeune fille qui vit et travaille avec nous… on n’a plus d’espoir.



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