La contre-offensive tant attendue qui devait permettre à l’Ukraine de couper l’accès de la Russie à la Crimée ne s’est pas concrétisée cet été.

L’objectif ukrainien était de couper l’accès de la Russie à la péninsule de Crimée (annexée en 2014), en passant par Robotyné, Tokmak et Melitopol. Cela permettrait de couper les voies de ravitaillement vers le sud du pays et vers la Crimée.

En février 2022, les Russes font des gains au nord, près de Kiev et de Kharkiv. Ils occupent de grandes portions des régions de Louhansk et de Donetsk. Au sud, ils prennent Marioupol et avancent vers Kherson.

À la fin mars 2022, les Russes occupent près de 127 000 km2.

À l’automne 2022, les troupes ukrainiennes lancent une contre-offensive et reprennent plus de 17 000 km2.

Depuis, malgré quelques percées ukrainiennes, la ligne de front bouge à peine.

L’évolution de la guerre en Ukraine en graphiques

Photo : Radio-Canada / Institute for the Study of War / Francis Lamontagne / Mélanie Meloche-Holubowski

Ce n’est cependant pas ce qui s’est produit. Malgré des affrontements quotidiens et de nombreuses pertes de vies humaines, les Ukrainiens n’ont pas réussi à percer la ligne défensive russe.

Les Ukrainiens ont fait face à une ligne défensive très bien défendue par les Russes, note le brigadier-général à la retraite Richard Giguère, professeur invité à l’Université Laval.

Pendant tout le temps que les Ukrainiens prenaient pour s’équiper et s’entraîner, les Russes ont fortifié leur ligne de défense.

La ligne Sourovikine, du nom du commandant en chef des forces russes en Ukraine qui l’a fait construire, est un système de défense en plusieurs couches composé de fossés antichars, de champs de mines, de rangées de dents de dragon (des obstacles antichars en béton), de réseaux de tranchées et de clôtures en fil de fer barbelé.

Résultat : les gains ukrainiens ont été minimes. À peine quelques kilomètres âprement disputés.

Dans les derniers 12 mois, il n’y a pas eu beaucoup de choses qui ont changé, souligne Yann Breault, professeur adjoint au Collège militaire royal de Saint-Jean. On sent vraiment l’épuisement.

La guerre s’est-elle enlisée?

Dans une entrevue publiée le 1er novembre par le magazine The Economist, le commandant en chef des forces armées d’Ukraine, Valeri Zaloujny, a évoqué une impasse dans la guerre.

Tout comme lors de la Première Guerre mondiale, nous avons atteint un niveau technologique tel que nous nous trouvons dans une impasse, a déclaré le général Zaloujny à l’hebdomadaire britannique.

Il n’y aura probablement pas de percée magnifique et profonde.

Des propos nuancés par le président ukrainien, Volodymyr Zelensky. Le temps a passé aujourd’hui et les gens sont fatigués […]. Mais nous ne sommes pas dans une impasse, a affirmé le président Zelensky.

Pour les analystes, cependant, on assiste bel et bien à une guerre d’usure. Qui va durer plus longtemps que l’autre? C’est cela le défi, maintenant, remarque le brigadier-général à la retraite Richard Giguère.

Deux cartes montrant le front au sud et le front à l'est en Ukraine.

En novembre, l’Ukraine a repris le contrôle de la rive est du fleuve Dnipro, près de Kherson. Ce cours d’eau sépare les troupes ukrainiennes et russes depuis le retrait des Russes de Kherson, il y a un an. Cette avancée permettrait à l’Ukraine de transférer des équipements de l’autre côté du fleuve, dans l’espoir de faire des percées en Crimée.

Sur le front à l’est, si l’Ukraine a gagné du terrain près de Bakhmout cet été, les forces russes progressent dans des villages près de Donetsk.

Photo : Radio-Canada / Institute for the Study of War / Francis Lamontagne / Mélanie Meloche-Holubowski

C’est une bataille aussi pour l’approvisionnement en armes et en munitions. Alors que le complexe militaro-industriel russe fonctionne à plein régime et que Moscou achète du matériel militaire à la Corée du Nord, les Ukrainiens, qui dépendent de leurs alliés, peinent à obtenir ce dont ils ont besoin.

Qui plus est, les Occidentaux tardent à activer la production massive d’armement qui serait nécessaire à la conduite d’une guerre de longue durée. Ils sont déjà à court de munitions à fournir aux Ukrainiens.

Des militaires près de véhicules armés.

Des militaires ukrainiens participent à un exercice anti-drone dans la région de Tchernigiv, le 11 novembre 2023.

Photo : Getty Images / Sergei Supinsky

Lors du Forum sur la sécurité de Varsovie, en octobre dernier, l’amiral Rob Bauer, le plus haut responsable militaire de l’OTAN, a tiré la sonnette d’alarme. Nous avons commencé à prélever des munitions à partir d’entrepôts européens à moitié pleins ou même moins, et le fond du baril est désormais visible, a-t-il déclaré. Nous avons besoin d’un rythme de production beaucoup plus élevé et nous avons besoin de volumes beaucoup plus importants.

L’escalade se poursuit

Par ailleurs, un enlisement ne veut pas dire qu’il ne se passe rien, au contraire.

On va embarquer dans une guerre d’attrition, où les bombardements et les attaques de drones vont s’accentuer d’un côté comme de l’autre, mais les mouvements sur le terrain seront plus limités.

On n’est pas dans une phase calme de conflit, estime également Yann Breault. On a l’impression d’une cristallisation du fond, mais le processus d’escalade dans la nature des armes qui sont utilisées sur le champ de bataille se poursuit.

Les Ukrainiens ont reçu des chars Abrams américains, ainsi que des lance-roquettes de haute précision, les HIMARS, à très longue portée. Cette année, on a vu se multiplier l’usage de drones explosifs, de petits engins à faible coût qui font des incursions de plus en plus poussées dans les villes russes.

À l’aide de drones et de missiles, les Ukrainiens ont endommagé des navires de la flotte russe en mer Noire. Ils ont également visé des dépôts de munitions ainsi que des postes de commandement.

Image satellite montrant de la fumée provenant du QG de la flotte russe en Crimée après une attaque de l'armée ukrainienne.

Image satellite montrant de la fumée provenant du QG de la flotte russe en Crimée après une attaque de l’armée ukrainienne. (Photo d’archives)

Photo : Reuters / Photo fournie à l’agence Reuters

C’est ce qui est curieux dans ce conflit, note Yann Breault. D’un côté, on a l’impression qu’on est retourné à la Première Guerre mondiale avec les tranchées, l’artillerie et les chars, mais en même temps, c’est comme si on était en train de tester la nouvelle guerre du 21e siècle, avec l’usage des communications par satellite, les drones, les missiles à haute précision et les engins hypersoniques.

Il y a quelque chose de très high-tech qui côtoie quelque chose de très vintage sur le champ de bataille.

Des craintes pour l’année qui vient

Ce n’est pas tant sur le terrain, mais plutôt sur le front diplomatique que la prochaine année va se jouer. Le président Zelensky aura fort à faire pour convaincre les Occidentaux, et en premier lieu les Américains, ses principaux bailleurs de fonds, de continuer à financer la guerre.

Volodymyr Zelensky et Joe Biden.

Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a poursuivi sa tournée diplomatique, comme ici à la Maison-Blanche, le 21 septembre 2023.

Photo : AP / Evan Vucci

Aux États-Unis, les législateurs républicains, qui dominent la Chambre des représentants, ont rejeté les efforts du président Joe Biden pour approuver une nouvelle tranche d’aide à l’Ukraine. Ils tentent de lier ces dépenses à des projets plus payants pour eux d’un point de vue électoral, comme l’augmentation du financement pour des mesures de sécurité à la frontière, note Frédérick Gagnon, directeur de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand et professeur de science politique à l’UQAM.

Dans les sondages, le clivage partisan est évident, les républicains étant beaucoup plus opposés à une poursuite du financement à tout prix.

Dans un sondage Gallup mené du 4 au 16 octobre, 84 % des répondants s’identifiant comme républicains souhaitaient limiter l’appui financer à l’Ukraine. C’était le cas de 34 % des démocrates.

De plus, depuis le 7 octobre, le conflit entre Israël et le Hamas a pris une place énorme dans les médias, ce qui en laisse moins pour la guerre en Ukraine, souligne Frédérick Gagnon.

Il y a des gens aux États-Unis qui commencent à dire que cette guerre est longue, qui se demandent à quoi sert le financement et s’il y a un plan de négociation à moyen terme à long terme, observe-t-il.

Différents sondages laissent apparaître une certaine lassitude, tandis que le conflit s’étire.

En Europe aussi, on commence à voir des signes d’une remise en question de l’appui à l’Ukraine. La Pologne et la Slovaquie ont ainsi annoncé récemment ne plus vouloir livrer d’armes à Kiev. La victoire récente, aux Pays-Bas, du leader d’extrême droite Geert Wilders, ouvertement opposé au financement à la guerre contre la Russie, n’augure rien de bon à l’approche de plusieurs scrutins dans des pays de l’Union européenne.

Sans parler des États-Unis, où 2024 sera une année électorale qui pourrait voir Donald Trump, très ambivalent face à l’Ukraine, être reporté au pouvoir.

Il n’y a pas de faille majeure, mais on commence à avoir des signes d’effritement, remarque Richard Giguère.

Cette fatigue n’est pas surprenante, estime Yann Breault. Quand ça fait 18 mois qu’on parle d’un même conflit, après l’enthousiasme et la solidarité sans faille, à un moment donné, l’appui diminue, remarque-t-il. Poutine mise sur ça depuis le début.

Tous les signaux pointent vers une guerre qui pourrait s’étirer sur plusieurs mois, voire plusieurs années, comme l’a rappelé en septembre le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg.

La plupart des guerres durent plus longtemps que ce qui avait été prévu lorsqu’elles ont débuté, a affirmé M. Stoltenberg dans une entrevue accordée au groupe médiatique allemand Funke. Nous devons nous préparer à une longue guerre en Ukraine, a-t-il ajouté.



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