« Vous allez nous manquer ! » La salutation de l'officier de protection parlementaire à l'endroit de Pierre-Hugues Boisvenu est sincère. Après 14 ans au Sénat, M. Boisvenu quitte ce milieu politique qui est devenu le sien. Qu'il a fait sien.

Ce Sénat où il est maintenant le doyen, il le quitte lors de la dernière journée où il peut y être, lui qui atteindra l'âge de la retraite obligatoire à 75 ans.

Son histoire, qui a non seulement touché Sherbrooke, l'Estrie, le Québec, mais aussi le pays tout entier, a donné un sens à son implication politique. Sa fille Julie a été assassinée par un prédateur sexuel en 2002, sa fille Isabelle est morte trois ans plus tard dans un accident de voiture ; c'est avec elles à ses côtés qu'il a fait évoluer la cause des victimes d'actes criminels : le combat de sa vie.

Quand je regarde mon bilan par rapport aux projets de loi que j'ai fait adopter, à l'évolution du traitement des victimes, surtout pour celles liées aux violences conjugales et aux agressions sexuelles, je pense que mes filles vont me dire : « papa , on n'est pas mortes pour rien »souligne avec émotion Pierre-Hugues Boisvenu dans la chambre du Sénat qu'il a fait ouvrir pour cette entrevue.

Son traditionnel chapeau bleu

Le chapeau caractéristique de M. Boisvenu ne sera plus à sa place habituelle au Sénat à compter de ce jeudi.

Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

À du 8 février, le traditionnel chapeau bleu caractéristique du sénateur ne sera plus à sa place compter habituelle aux côtés de ses collègues Patrick Brazeau et Mary-Jane McCallum, les trois seuls qui ont cette habitude de porter un couvre-chef quotidien à la Chambre haute.

Si ses collègues au Sénat vont lui manquer, si les discussions au caucus conservateur vont maintenant se dérouler sans lui, Pierre-Hugues Boisvenu souhaite que le combat pour les victimes d'actes criminels se poursuive.

En cette matinée de fin janvier, il était encore sous la lentille des caméras au parlement.

Lorsque vous défendez les victimes de criminels, il faut que vous ouvriez des portes qui sont fermées souvent à double tour. Vous devez avoir une approche, je ne dirais pas agressive, mais une approche que je qualifie de solide.

Lorsqu'on regarde comment le système s'est ramolli depuis huit ans, pensez seulement que la Commission des libérations conditionnelles où l'on a complètement changé les règles du jeu, il faut être activiste dans l'âme. Il faut être devant les médiascroit le sénateur Boisvenu.

Pour les victimes d'actes criminels

Un bureau dans lequel il y a des étagères avec des souvenirs.

Au fil des années, de nombreux souvenirs se rapportant à la défense des victimes d'actes criminels se sont amassés dans le bureau de Pierre-Hugues Boisvenu.

Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

Entre 2011 et 2015, alors sous le gouvernement majoritaire de Stephen Harper, le Parti conservateur du Canada a déposé 42 projets de loi se rapportant aux victimes d'actes criminels.

Presque les trois quarts ont été adoptés. Là-dessus, j'en ai parrainé une vingtaine. Pensons à la Charte des droits des victimes qui a été adoptée. Depuis 2015, malheureusement, je trouve qu'il y a eu un recul par rapport aux victimesexplique le sénateur Boisvenu qui ne bénéficie plus de la même écoute du premier ministre depuis que le libéral Justin Trudeau dirige le pays.

Rappelons que c'est Stephen Harper qui l'avait nommé en 2010. Une photo, avec lui, lors de son affirmation, est accrochée dans son bureau de l'édifice Victoria situé juste en face du parlement canadien.

Pour le politologue de l'Université de Sherbrooke, Emmanuel Choquette, le maillage entre Pierre-Hugues Boisvenu et le Parti conservateur du Canada correspondait aux objectifs de chacun : faire évoluer les droits des victimes d'actes criminels pour celui qui a fondé l'Association des familles de personnes assassinées ou disparues (AFPAD), et trouver un porte-étendard pour véhiculer le discours de la loi et de l'ordre pour la formation politique.

Pierre-Hugues Boisvenu n'a jamais hésité à être présent dans l'espace public, à intervenir, à faire partie de ses idées, quitter à provoquer certains chocs et parfois à choquer, à étonner et même parfois à dépasser un peu le cadre de ces fonctions. Il a essayé de pousser au maximum sa fonction, même s'il n'était pas élu. Je pense qu'il a provoqué des réactions et certaines inquiétudes de la portée que pouvait avoir une personne non élueanalyse Emmanuel Choquette.

Ses plus grandes réalisations

Un homme a allumé un dossier au Sénat.

Au cours de son passage au Sénat, Pierre-Hugues Boisvenu a fait des droits des victimes d'actes criminels sa priorité.

Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

La Charte canadienne des droits des victimes, bien en vue dans son bureau, demeure l'un des plus grands accomplissements de Pierre-Hugues Boisvenu au Sénat, si ce n'est le plus grand.

J'ai travaillé dix ans à ce qu'on l'adopte et qu'on l'adopte avec le mot Charte des victimes et non avec une déclaration, comme les fonctionnaires le voulaient à l'époque.

Et de l'autre côté, j'ai contribué à la défense de la sécurité des femmes avec mon projet de loi qui est actuellement à la Chambre des communes. Je pense qu'à ce niveau-là, on a avancé au Canada, même si le nombre de victimes de féminicide, lui, est en augmentationfait tristement remarquer Pierre-Hugues Boisvenu.

Dans les rues d'Ottawa, entre l'ancienne gare Union où est aménagé temporairement le Sénat et son bureau, il salue tant le personnel parlementaire, qu'un ancien ministre fédéral de la Sécurité publique rencontré en chemin sur la rue Queen, qu' une coiffeuse au rez-de-chaussée de l'édifice Victoria.

Parce que c'est pour les personnes qui n'ont pas de voix lors de la perte tragique d'un proche que Pierre-Hugues Boisvenu a décidé de prendre la parole, d'abord à l'AFPAD, puis au Sénat.

Celle qui dirige l'AFPADAnie Samson, est convaincue que la porte que le sénateur Boisvenu a ouverte pour les victimes d'actes criminels le restera encore longtemps. Il a fait reconnaître que les victimes, mais aussi les parents, la famille, ont des droits, ont le droit de s'exprimer. Il a fait changer plusieurs lois qui n'avaient pas été changées depuis 50 ansretient-elle.

Et Sherbrooke n'est jamais loin dans les pensées de Pierre-Hugues Boisvenu. Pour preuve, il garde dans son bureau sénatorial certains honneurs qui lui ont été rendus en région, comme l'encadrement du Mérite estrien, qui lui a été remis en 2004 par La Tribune et Radio-Canada Estrie.

Ce que je dirai aux gens de Sherbrooke, c'est un gros merci parce qu'ils m'ont toujours appuyé. Un gros merci aux médias de Sherbrooke parce que chaque fois qu'il arrive un événement criminel, les médias ont le réflexe de m'appeler pour que je donne mes commentairessouligne M. Boisvenu.

Et ensuite ?

Un homme debout au Sénat.

Si c'est l'atteinte de ses 75 ans qui l'oblige à fermer le chapitre de sa carrière au Sénat, M. Boisvenu assure que le livre est loin d'être fermé. La retraite, ce n'est pas pour maintenant, dit-il.

Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

Pierre-Hugues Boisvenu tente de profiter au maximum de ses derniers moments à la Chambre haute du parlement pour influencer les politiques concernant le droit des victimes, la répression pour les criminels récidivistes ou les auteurs des féminicides à travers cinq projets de loi déposés avant son départ .

Je vais dire aux autres sénateurs de donner suite à ces projets de loi, martèle-t-il. L'un d'entre eux consiste à renforcer la Charte des droits des victimes qui n'a pas bougé depuis 2015. L'autre, c'est d'aller plus fortement au niveau des peines pour les féminicides.

Retour à l'AFPAD qu'il a fondé ? Conseiller auprès des ministres de la Justice ou de la Sécurité dans un prochain gouvernement qu'il espère conservateur ? De retour en Estrie? Le sénateur n'a pas encore déterminé ce qu'il fera de son après-carrière.

Une chose certaine, il ne parle pas de retraite.

Il ne ferme pas non plus la porte à une éventuelle candidature aux prochaines élections fédérales sous la bannière du Parti conservateur du Canada. Compton-Stanstead, circonscription représentée par la ministre libérale du Revenu national, Marie-Claude Bibeau, pourrait être celle qu'il briguera.

S'occuper du dossier des victimes et s'occuper d'un bureau de comté, c'est beaucoup, beaucoup de travail. Alors, qu'est-ce que je sacrifie ? Ma mission de m'occuper des victimes d'actes criminels, de faire avancer leurs droits ou je m'en vais vers une autre mission, la représentation des citoyens ? C'est la réflexion que je vais avoir avec mon chef (NDLR : Pierre Poilievre)assure Pierre-Hugues Boisvenu.

Lorsqu'il va décrocher du mur de son bureau sénatorial les portraits de ses filles qui veillent sur lui, Pierre-Hugues Boisvenu ne sait pas encore s'il aura pris une décision pour la suite de son parcours.

Je sais une chose, c'est que mes filles vont me préparer un lieu d'atterrissage où je vais continuer à être près des victimes.

Un homme entre au Sénat.

Après 14 années à franchir cette porte du Sénat, Pierre-Hugues Boisvenu le fera une dernière fois ce 8 février.

Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

La vie de Pierre-Hugues Boisvenu en quelques dates

  • Juin 2002 : Sa fille Julie décède.
  • Novembre 2004 : Il fonde l'Association des familles de personnes assassinées ou disparues avec d'autres pères endeuillés.
  • Novembre 2005 : Il reçoit le Prix de la justice du gouvernement du Québec.
  • Décembre 2005 : Sa fille Isabelle décède tragiquement.
  • Avril 2008 : Il publie son livre Survivre à l'innommable et reprendre le pouvoir sur sa vie.
  • Mars 2010 : Il est nommé au Sénat canadien par le premier ministre Stephen Harper.
  • Avril 2015 : Il fait adopter la Charte canadienne des droits des victimes
  • Février 2023 : Il prend sa retraite (obligatoire) du Sénat à 75 ans.

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