Joseph-Elzéar Bernier est reconnu comme l’un des plus grands navigateurs du XIXe siècle. Issu d’une famille de marins, il apprend son métier à L’Islet et devient capitaine de son premier navire à l’âge de 17 ans. Tout au long de sa carrière, il commande plus de 100 navires et effectue plus de 250 traversées transatlantiques. Il se fait remarquer pour de nombreux records de vitesse qu’il établit. Ses exploits font la une de plusieurs journaux, au Québec et à l’étranger.  





Joseph-Elzéar Bernier, vers 1925. Archives nationales à Montréal (P833, S1, D73). Photographe non identifié.

1) De l’eau salée dans les veines dès son plus jeune âge

Joseph-Elzéar Bernier est né le 1er janvier 1852 à L’Islet. Il est le fils de Thomas Bernier et d’Henriette-Célina Paradis. Il provient d’une grande famille de navigateurs de L’Islet-sur-Mer. Son père et son grand-père paternel étaient eux-mêmes capitaines. Plusieurs autres membres de sa famille élargie étaient également marins. 

À la fin de l’année 1854, il prend la mer en compagnie de ses parents sur le Zillah. Il n’a pas encore trois ans. Le navire est commandé par son père. La destination est Cárdenas sur la côte nord de Cuba. Après Cuba, comme le Zillah est sous contrat pour le gouvernement britannique pendant la guerre de Crimée (1854-1855), ils se rendent sur l’île de Malte pour approvisionner les soldats qui y sont stationnés. La mission continue sur la mer Noire pour ravitailler les navires de la Royal Navy. Ils sillonnent ainsi les mers pendant plusieurs mois. Leurs aventures sont relatées dans le journal de bord tenu par sa mère.

2) Les débuts de sa carrière maritime





Vue en plongée de l’anse de Sillery, vers 1900. Archives nationales à Québec (P560, S1, P115). Photographe non identifié.

C’est en 1866, à l’âge de 14 ans, que Joseph-Elzéar Bernier commence sa formation de marin auprès de son père. Le 8 août 1866, le Saint-Joseph, navire construit par son père, prend le large en mettant le cap sur l’Irlande avec un chargement de bois de sapin. Le jeune homme est mousse à son bord. En 1867, il devient matelot. En 1868, son père en fait un second officier. Il poursuit sa carrière de marin aux côtés de son oncle, Joseph Bernier. Il doit s’adapter à un autre maître de navire que son père et assumer plus de responsabilités. La même année, il est promu premier officier.

Au mois de juillet 1869, à l’âge de 17 ans, il devient capitaine du Saint-Joseph. Il est alors considéré comme le plus jeune capitaine de navire au monde. Son premier voyage est à destination de Teignmouth, en Angleterre. Dans la cale de son navire se trouve une cargaison de bois.





Chargement du noyer blanc dans les navires à l’anse de Sillery, vers 1900. Archives nationales à Québec (P560, S1, P118). Photographe non identifié.

De 1869 à 1872, Bernier continue l’apprentissage du métier en mer. Il parvient à se forger une solide réputation de navigateur sur le Saint-Joseph ainsi que sur le Saint-Michel. À l’âge de 20 ans, en mars 1872, il commence des cours intensifs à l’école de navigation de Québec pour apprendre les principes britanniques de navigation. Il réussit les examens de compétence maritime haut la main et obtient le certificat officiel de navigation un mois plus tard, en avril 1872. Il peut dorénavant accéder au commandement des plus gros navires.

3) Directeur de chantier naval





Chantier naval George T. Davie & Sons à Lauzon. Vue éloignée de la Barque Sardhana en cale sèche, août 1903. Archives nationales à Québec (P546, D7, P33). Photo : Fred C. Würtele.

La carrière de marin de Bernier, déjà exceptionnelle pour son âge, coïncide avec l’apogée de la construction navale à Québec. Au printemps 1874, il accepte de diriger le chantier de Peter Baldwin à la Pointe-aux-Lièvres sur la rivière Saint-Charles. C’est ainsi qu’il termine la construction du Concordia, un trois-mâts, dont les ponts et la coque sont déjà achevés. Il érige les mâts et construit les cabines. Une fois le navire lancé, il fait confectionner les voiles. 





Navire en construction au chantier maritime de Lévis, 1885. Archives nationales à Québec (P560, S2, D2, P11531). Photographe non identifié.

À la fin du mois de mai, le Concordia est prêt à prendre la mer. Le capitaine Bernier quitte le port de Québec le 1er juin 1874 pour aller vendre le navire en Angleterre. De 1886 à 1889, il dirige également le nouveau chantier naval de Pointe-Lévy. À la fin de ce terme, il décide de continuer sa carrière de capitaine entre les ports de Boston, New York et Portland.





La zone riveraine de Lévis au moment où Joseph-Elzéar Bernier s’y installe, vers 1885. Archives nationales à Québec (P547, S1, SS1, SSS1, D227, P25R). Photographe non identifié.

Les mémoires de Joseph-Elzéar Bernier sont l’un des rares témoignages sur la construction navale à Québec au XIXe siècle. Ses écrits sont l’une des sources les plus importantes concernant les conditions de travail dans les chantiers navals.

4) Directeur de la prison de Québec





La prison de Québec sur les plaines d’Abraham à Québec, vers 1895. Archives nationales à Québec (P585, D9, P10). Photo : Philippe Gingras.

Au début des années 1890, force est de constater que la construction navale à Québec et l’époque des chantiers navals sont révolues. Le 13 février 1895, une nomination politique tombe à point nommé: directeur de la prison de Québec. Même si le milieu n’est pas le sien, il accepte de relever ce défi. Ce sont trois années de sa vie qui seront consacrées à cette mission. Malgré les difficultés éprouvées, cette période demeure très importante dans la vie du capitaine. Ses fonctions à la prison lui permettent de trouver le temps nécessaire pour lire et étudier la navigation sur les glaces.

Sa bibliothèque déborde de traités et d’analyses sur l’Arctique ou l’Antarctique, de récits de navigateurs ainsi que de biographies d’explorateurs qui ont tenté cette aventure. Dans son bureau à la prison, il élabore le projet de découvrir le pôle Nord. Dans ses mémoires, on peut lire: 

« Avec l’aide d’un détenu qui purgeait la peine maximum pour avoir été faussaire, je traçai une grande carte des terres et des mers du Nord en y inscrivant toutes les connaissances de l’époque sur cette région et en indiquant les trajets suivis par tous les explorateurs qui s’y étaient aventurés. La carte fut terminée le 31 décembre 18961

5) L’appel du Nord

À 46 ans, Joseph-Elzéar Bernier est attiré vers l’Arctique par une passion grandissante pour la découverte de nouveaux territoires. À la fin du XIXe siècle, les seules régions qui demeurent inconnues sont celles du pôle Nord et du pôle Sud.





Carte de visite du capitaine Bernier, 1898. Archives nationales à Québec (P188, S1, D2, P15). Auteur non identifié.

Pour que son projet réussisse et qu’on lui accorde de la crédibilité, il doit obtenir avant tout l’appui de la Société de géographie de Québec, mais aussi capter l’attention du grand public et de la presse écrite. Il doit également parvenir à intéresser le Canada anglais. Au début de l’année 1898, Bernier commence à parler publiquement de son projet d’exploration polaire. Le 27 janvier, il s’adresse finalement aux membres de la Société.

Pour mener à terme son projet, le capitaine doit obtenir l’accord du premier ministre canadien, Sir Wilfrid Laurier. Après leur première rencontre, Laurier n’est pas convaincu du bien-fondé de l’exploration du pôle Nord. Il accepte néanmoins que Bernier soumette son plan aux députés désireux de l’entendre. En 1900, celui-ci présente son projet devant plusieurs politiciens fédéraux. La plupart plaident ensuite à la Chambre des communes pour que le Parlement approuve le projet d’expédition. 

Malgré tous les efforts déployés par le capitaine Bernier, Laurier refuse de subventionner son expédition polaire. Le premier ministre croyait que la présence d’Américains et l’absence de représentants canadiens en Arctique pouvaient motiver les États-Unis à revendiquer la souveraineté sur certaines îles. Laurier a donc pris les moyens nécessaires pour écarter les menaces envers la souveraineté canadienne dans l’archipel arctique. 

6) Une campagne de souscription à saveur de fierté nationale

L’aide financière dont Bernier a besoin de la part du gouvernement fédéral s’élève à 100 000$. Montant plutôt considérable pour l’époque, cet argent doit lui servir pour construire un navire conçu pour résister à la pression des glaces, mais aussi pour l’approvisionnement en nourriture et pour les salaires de 15 membres d’équipage, et ce, pour une expédition qui pourrait durer jusqu’à six ans. 





Circulaire concernant la campagne de souscription pour l’expédition polaire canadienne du capitaine Bernier, 1900. Archives nationales à Québec (P188). Auteur non identifié.

Au printemps 1901, Wilfrid Laurier hésite toujours à engager le pays dans la course au pôle Nord. Il propose alors un compromis au capitaine: «Méfiant, Laurier exige de Bernier une preuve concrète de l’intérêt public sous la forme de souscriptions. Le gouvernement fournirait 60 000$ si Bernier parvenait à en recueillir autant du public canadien2

Plus de 60 000 circulaires sont envoyées aux sociétés de géographie, aux organismes scientifiques, aux compagnies privées ainsi qu’à plusieurs personnages de renom susceptibles de contribuer à l’expédition polaire. La campagne de souscription prend une grande place dans les journaux. La curiosité des publics québécois et canadien est à son comble et cette expédition suscite un fort sentiment de fierté nationale.





L’Arctic au bassin de Radoub à Lévis, carte postale, A. R. Roy éditeur, 1905. BAnQ numérique (0003761031).

À la suite de l’intérêt que les Américains montrent pour l’Arctique et de nombreuses incursions de baleiniers étrangers dans les eaux territoriales arctiques canadiennes, le gouvernement accorde au capitaine Bernier le financement d’une première expédition d’exploration. C’est ainsi qu’en 1904, il achète le voilier allemand Gauss et le rebaptise l’Arctic. En 1905, Bernier effectue son premier voyage dans l’Arctique. Toutefois, il ne se rendra jamais au pôle Nord par manque de moyens financiers.

7) L’homme du Grand Nord





Équipage de l’Arctic, mars 1911. Archives nationales à Québec (P188, S1, D2, P3). Photographe non identifié.

Pour son premier voyage, le capitaine Bernier doit penser à tout. Il doit: «prévoir les imprévus et concevoir les besoins réels en alimentation, en habillement et en outillage pour une quarantaine d’hommes et autant de chiens, pour un séjour de cinq ans, dans un des secteurs les plus désertiques, dangereux et ingrats du globe3!» Le capitaine Bernier doit consacrer tous les efforts nécessaires pour assurer la sécurité, le bien-être et l’autonomie de tous les membres de l’équipage. 





R. R. Dobell Point, île Griffin, 1906. Archives nationales à Québec (P188, S1, D2, P63). Photographe non identifié.

Les préparatifs sont terminés. C’est l’heure du grand départ. La première expédition gouvernementale dans le Grand Nord est commandée par le surintendant J. D. Moodie de la Gendarmerie royale du Canada. Les participants ont pour mission d’hiverner à Fullerton, à l’extrémité nord-ouest de la baie d’Hudson, ainsi que d’assurer le changement du personnel et le ravitaillement du poste de la Gendarmerie. À l’été, l’Arctic doit patrouiller dans le secteur est de l’Arctique pour trouver de nouveaux sites pour des postes de la Gendarmerie.

C’est le 17 septembre 1904 que l’Arctic met les voiles vers la baie d’Hudson. Le capitaine Bernier ancre le navire dans la baie de Fullerton un mois plus tard. Malgré les tempêtes et les intempéries, la mission est couronnée de succès. Les participants reviennent à Québec le 7 octobre 1905. 

8) Affirmer la souveraineté canadienne dans l’Arctique





Cérémonie de la prise de possession de la terre de Baffin et des îles adjacentes, 9 novembre 1906. Archives nationales à Québec (P188, S1, D2, P13). Photographe non identifié.

Entre 1906 et 1911, le capitaine Bernier commande trois autres expéditions dans l’archipel arctique à la demande du gouvernement canadien pour patrouiller dans les eaux et pour annexer les îles et les territoires cédés par la Couronne britannique en 1880. Le 1er juillet 1909, le capitaine Bernier prend symboliquement possession de tout l’archipel arctique canadien sur l’île Melville devant le rocher Parry. Celui-ci représente encore aujourd’hui un repère historique et physique important dans l’Arctique canadien. 





Prise de possession symbolique de tout l’archipel arctique devant le rocher Parry sur l’île Melville, 1909. Archives nationales à Québec (P188, S1, D2, P31). Auteur non identifié.

«Nous nous rendîmes tous sur le rocher de Parry pour assister au dévoilement d’une plaque commémorative fixée sur une roche, et qui, longtemps, attestera aux yeux des futurs explorateurs de ces lointaines régions, l’annexation [sic] au Canada de tout l’archipel arctique américain. En cette circonstance je prononçai un petit discours ayant trait à l’importance de cette prise de possession, qui résultait de la cession que le gouvernement impérial fit au Canada, le 1er septembre 1880, de tous les territoires britanniques situés dans les eaux boréales du continent américain et de l’océan Arctique4





Île Bylot, vers 1910. Archives nationales à Québec (P188, S1, D2, P65). Photographe non identifié.





Inuits partant pour leur chasse printanière, mars 1911. Archives nationales à Québec (P188, S1, D2, P12). Photographe non identifié.





Chasse à l’ours blanc, 1906. Archives nationales à Québec (P188, S1, D2, P1). Photographe non identifié.

9) À la fin de sa vie…





Albert Harbour, vers 1910. Archives nationales à Québec (P188, S1, D2, P45). Photographe non identifié.

Le capitaine Bernier a contribué grandement à la cartographie du Grand Nord canadien. Son projet ultime était de découvrir le pôle Nord et le passage du Nord-Ouest. Cependant, la première exploration confirmée du pôle Nord est attribuée au norvégien Roald Amundsen, qui a survolé le pôle Nord à bord d’un dirigeable au mois de mai 1926.

Après une vie bien remplie d’aventures maritimes, le capitaine Bernier est décédé à Lévis le 26 décembre 1934 à l’âge de 82 ans. Il est inhumé au cimetière Mont-Marie à Lévis. 

Près de 90 ans après sa mort, la mémoire de Joseph-Elzéar Bernier a été honorée plusieurs fois. Par exemple, il est immortalisé à la page 12 du passeport canadien, il y a un musée à sa mémoire à L’Islet-sur-Mer et une sculpture de bronze de plus de 2 mètres de hauteur a été érigée au quai Paquet, à Lévis, en son honneur. Le 15 septembre 2016, il a été désigné personnage historique par le ministère de la Culture et des Communications du Québec. 

Un texte de Catherine Lavoie, technicienne en documentation, Bibliothèque et Archives nationales du Québec 

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Sources

BERNIER, J.-E., Les mémoires de J.-E. Bernier, marin, explorateur et découvreur, traduction de Paul Terrien, Québec, Presses de l’Université Laval, 2013, 201 p.

DORION-ROBITAILLE, Yolande. Le capitaine J.-E. Bernier et la souveraineté du Canada dans l’Arctique, Ottawa, Affaires indiennes et du Nord, 1978, 110 p.

SAINT-PIERRE, Marjolaine. Joseph-Elzéar Bernier – Capitaine et coureur des mers, 1852-1934, Québec, Septentrion, 376 p.

«Joseph-Elzéar Bernier», Répertoire du patrimoine culturel du Québec [En ligne]

«Joseph-Elzéar Bernier», L’Encyclopédie canadienne [En ligne]

«Capitaine J.E. Bernier – 1852-1934», Musée maritime du Québec [En ligne]

«Fonds CL01 – Fonds Joseph-Elzéar Bernier», Secteur des archives privées de la Ville de Lévis [En ligne]

  • [1] J. E. Bernier, Les mémoires de J.-E. Bernier, marin, explorateur et découvreur, traduction de Paul Terrien, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2013, p. 147. 
  • [2] Claude Minotto, La frontière arctique du Canada : les expéditions de Joseph-Elzéar Bernier (1895-1925), Montréal, Université McGill, thèse de maîtrise ès arts (histoire), 1975, p. 33. 
  • [3] Marjolaine Saint-Pierre, Joseph-Elzéar Bernier – Capitaine et coureur des mers, 1852-1934, Québec, Septentrion, 2005, p. 176. 
  • [4] Joseph-Elzéar Bernier, Report on the Dominion of Canada Government Expedition to the Arctic Islands and Hudson Strait on Board the D. G. S. ‘Arctic’ [1908-1909], Ottawa, Government printing bureau, 1910, p. 224-225. 





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