Diètes, jeûnes intermittents, pilules coupe-faim: les médecins doivent cesser de mettre la santé de leurs patients en danger en leur martelant de perdre du poids avec des solutions qui ne fonctionnent pas à long terme, plaident des experts.

«Présentement quand on parle de poids, il y a beaucoup trop de médecins qui causent plus de dommages que de bénéfices à leurs patients […] Et je les invite à se questionner sur leur biais personnel», tranche Benoit Arsenault, professeur à la faculté de médecine de l’Université Laval et chercheur spécialisé dans les risques cardiométaboliques.

«Un médecin qui dit à un patient de perdre du poids [sans offrir aucune aide], c’est comme un pneumologue qui dirait à un asthmatique de mieux respirer. C’est aussi bête que ça», lance l’endocrinologue Dominique Garrel, spécialisé dans le traitement de l’obésité.

Ça ne marche pas

Perdre du poids, c’est extrêmement difficile, rappellent plusieurs experts. Et plus une personne suit des diètes restrictives, plus elle a des chances de regagner un poids élevé par la suite.

Les diètes et régimes existent depuis des décennies, sans succès, fait remarquer Andrée-Anne Dufour Bouchard, nutritionniste chez ÉquiLibre, montrant du doigt l’effet yo-yo.

  • Écoutez l’entrevue avec Jessica Brodeur, jeune femme victime de grossophobie médicale, via QUB radio :

«Ce que [les médecins] apprennent, c’est que pour chaque maladie qu’ils étudient, l’obésité est un facteur de risque. Donc bêtement, ils vont dire aux gens qu’ils sont gros, que c’est leur faute et qu’ils doivent se prendre en main», se désole Benoît Arsenault.

Pas de solutions simples

Mais la solution est rarement aussi simple que « de manger moins et de bouger plus », poursuit la présidente de l’Ordre des diététistes-nutritionnistes du Québec (ODNQ), Joëlle Emond.

Une perte de poids est non seulement pas toujours souhaitable, mais le recours à des produits amaigrissants risqués peut aussi entraîner de graves carences alimentaires, dit-elle.

Le sexe, la génétique, l’âge, les médicaments, l’argent: plusieurs facteurs viennent peser dans la balance quand il est question de poids.

«C’est quand même ingrat. Malgré l’assiduité aux habitudes de vie, certains vont en perdre et il y en a d’autres que non», lance Mme Dufour Bouchard.

Habitudes de vie avant le poids

Pour la Dre Patricia Doucet, le véritable cheval de bataille, ce sont les habitudes de vie. «Si la personne est sédentaire, mange mal, fume, boit, gère mal son stress ou son sommeil… Qu’elle soit grosse ou mince, cette personne-là est en mauvaise santé», plaide-t-elle.





La Dre Patricia Doucet est médecin de famille en Outaouais. Elle donne aussi des ateliers et formations à ses confrères médecins pour lutter contre la grossophobie.

PHOTO FOURNIE PAR PATRICIA DOUCET


PHOTO FOURNIE PAR PATRICIA DOUCET

Et pour le Dr Garrel, le gouvernement envoie justement le mauvais message en ne reconnaissant pas l’obésité comme une maladie chronique. «Le traitement médical de l’obésité, c’est avant tout la prise en charge par une équipe multidisciplinaire», conclut-il.

De son côté, le Collège des médecins du Québec (CMQ) reconnaît que la grossophobie médicale existe. 

«C’est beaucoup dans le sens de préjugés et de biais plus ou moins conscients. Mais comme la société change, la communauté médicale aussi change», souligne le Dr Mauril Gaudreault, président du CMQ, qui encourage les patients à porter plainte.

«Quand on regarde le surpoids, la première chose du point de vue d’un médecin, c’est qu’il y a un problème au niveau des apports et des dépenses caloriques. Évidemment, c’est ça qu’on va nommer en premier», reconnaît le président de la Fédération des médecins résidents du Québec (FMRQ), le Dr Cédric Lacombe.

Néanmoins, il estime que la formation tend à s’améliorer. Les médecins doivent voir l’obésité, «à la fois génétique, à la fois environnementale et à la fois en lien avec ce qui se passe dans la vie de la personne», précise-t-il. Seule la faculté de médecine de l’Université de Montréal a répondu au Journal avoir de « 1,5 à 2 heures [de formation] spécifiquement pour la grossophobie ».

Dès l’an prochain, une nouvelle formation de neuf heures en sécurisation culturelle abordera la grossophobie, dit le CMQ. Du côté des syndicats de médecins, on écrit aussi qu’une formation est en préparation pour 2024.

Comment aborder la question du poids

  • Toujours demander la permission à la personne avant d’amorcer la discussion sur le poids
  • Utiliser un langage respectueux
  • Adresser les patients à des professionnels qualifiés (comme les nutritionnistes-diététistes, psychologues, kinésiologues)
  • Viser de saines habitudes de vie, plutôt qu’une perte de poids





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