La scénariste américaine Karen Schaler a pris d’assaut l’industrie du film de Noël. Journaliste il y a quelques années à peine, elle a été si prolifique, avec six films et huit livres dérivés en cinq ans, qu’on l’appelle désormais « Christmas Karen ». Rencontre.

Lauréate de deux prix Emmy pour sa couverture des conflits armés en Bosnie et en Afghanistan, où elle s’est jointe à des troupes de combat au sol et à une unité d’hélicoptères militaires, rien ne laissait présager que Karen Schaler signerait aussi le scénario du premier film original de Noël de Netflix, Un prince pour Noël (A Christmas Prince), en 2017.

Avant de se réinventer, elle avait été correspondante de CNN à la Maison-Blanche, mais aussi journaliste et cheffe d’antenne à CBS, ABC, NBC et FOX, notamment. Elle avait également publié dans de nombreux magazines, dont le New Yorker.

Maintenant, elle se consacre entièrement à Noël.

Son premier scénario porté à l’écran en 2017 s’est transformé en trilogie pour Netflix. Puis elle a écrit des scénarios pour Hallmark et Lifetime.

L’industrie du film de Noël produit pour la télévision est florissante aux États-Unis. À elle seule, la chaîne câblée américaine Hallmark a diffusé plus de 400 films originaux depuis 2001 et en ajoute une quarantaine chaque année depuis au moins cinq ans.

Parmi ses concurrents, il y a la chaîne Lifetime, qui en a fait aussi une spécialité dans le temps des fêtes. On compte aussi les services de diffusion en continu comme Netflix, Amazon Prime et Apple TV, avec de nouveaux films chaque Noël.

Mais Karen Schaler ne se limite pas à l’écriture de scénarios.

Son film Le diplôme de Noël (Christmas Camp, 2018) pour Hallmark s’est traduit en trois livres publiés subséquemment, mais aussi un camp de vacances pour adultes, où ils peuvent, le temps d’un séjour, s’adonner à des activités liées à Noël.

La scénariste vient aussi de publier un autre livre, Les Noël de ma vie (Every Day Is Christmas, 2018), basé sur son premier film pour Lifetime, tourné au Canada et mettant en vedette la chanteuse américaine Toni Braxton.


Pourquoi avez-vous fait le saut du journalisme à la scénarisation?

J’ai grandi en voulant raconter des histoires. J’ai voulu être journaliste pour raconter celles des gens qui ne pouvaient pas les raconter eux-mêmes. J’ai été journaliste aux faits divers, travaillé en immersion, accompagné des équipes de combats en Afghanistan et en Bosnie. Et à un moment donné, j’ai senti que le journalisme était en train de changer.

J’avais toujours regardé ces films de Noël de Hallmark et je les adorais. C’était mon évasion.

Quand vous êtes correspondant de guerre ou journaliste aux faits divers, vous devez trouver quelque chose dans lequel vous évader. J’ai pensé que je pourrais moi aussi redonner de cette façon et en écrire. C’est comme ça que je suis tombée dans le monde parallèle des films de Noël.

Comment avez-vous réussi à intégrer le milieu sélect du film de Noël?

C’est un milieu où il est très difficile de percer. Si vous êtes un tout nouveau scénariste, comme moi, vous devez déjà avoir écrit quelque chose pour qu’ils acceptent de vous rencontrer. On ne vend pas ses idées. Je n’avais pas d’agent ni de gérant. Je ne connaissais personne à Hollywood.

Quand j’ai écrit mon premier film de Noël, Hallmark était le leader sur le marché. J’ai regardé le contenu de la chaîne, mais, surtout, je l’ai étudié pour pouvoir écrire un film en suivant la formule : comment chaque partie se termine, quand la femme rencontre l’homme, leur premier baiser, etc. Mon premier film, Un prince pour Noël (A Christmas Prince), que j’avais écrit en ayant Hallmark en tête, s’est finalement retrouvé sur Netflix. Ce fut une énorme surprise, car c’était le premier film de Noël original de Netflix. Et c’est devenu l’un de leurs films les plus regardés, ce qui a permis la franchise avec les deux suites.

Les trois affiches des films.

La trilogie « Un prince pour Noël » (« A Christmas Prince ») de Netflix est l’œuvre de Karen Schaler.

Photo : Radio-Canada / Andréa Alvarenga, avec Netflix

Est-ce que votre passé de journaliste peut expliquer votre succès aujourd’hui?

Quand les gens me demandent comment j’ai pu porter à l’écran quatre scénarios en deux ans, alors que je n’avais jamais fait de film avant, je pense que je le dois à mon parcours de journaliste et à ma capacité à faire des recherches. Une partie de notre travail consiste à résumer de grandes histoires. Comme journaliste, je pense visuellement et je peux écrire très rapidement. Ces films de Noël sont réalisés si vite qu’ils ont besoin de quelqu’un qui soit à la hauteur et qui réponde présent. Il y a une machine bien huilée derrière la sortie de tous ces films de Noël chaque année.

Que faites-vous pour être originale et vous distinguer des autres scénaristes?

C’est un défi. Tant d’histoires ont déjà été racontées. Même pour trouver un titre qui n’a pas été pris parmi les 700 qui existent déjà! Mais c’est un défi que j’adore. Quand mon film de Noël est devenu un succès pour Netflix, tout le monde a voulu s’y mettre. Beaucoup de scénaristes ont pris leurs comédies romantiques d’été, ont déplacé l’action pour qu’elle se déroule autour de Noël, ont ajouté un sapin par ci et par là et ont essayé de les vendre comme des films de Noël, parce qu’il y avait une forte demande. Mais ça ne fonctionne pas comme ça. Je suis catégorique là-dessus.

Si vous le faites pour l’argent, ça ne marchera pas. Vous devez avoir une vraie histoire de Noël pour que les gens puissent s’y reconnaître.

Il y a tellement de choses qui entrent en jeu, mais le plus important est de bien rendre l’esprit de Noël et de raconter une histoire authentique. Vous devez aussi puiser dans votre parcours ou dans votre savoir pour rendre la vôtre unique.

C’était votre stratégie?

Mon tout premier film portait sur une journaliste qui s’infiltre pour obtenir une primeur sur un prince. J’ai été journaliste d’enquête. Je suis allée au Royaume-Uni. J’avais vécu cette histoire dans la vraie vie. Quand un producteur m’a contactée en me disant qu’il cherchait un scénario royal, je n’en avais pas de prêt. Mais j’ai dit que oui. Et puis j’ai réfléchi à ce que je pouvais écrire qui soit authentique, que je sois la seule à pouvoir écrire. C’est ce que j’ai vécu qui m’a vaguement inspirée. Je pense que c’est la chose la plus importante. Si vous pensez avoir une histoire incroyable, assurez-vous qu’elle soit authentique, qu’elle soit réelle.

Les trois affiches de films

Karen Schaler a aussi scénarisé deux films pour la chaîne Lifetime et un pour Hallmark.

Photo : Radio-Canada / Andréa Alvarenga, avec Lifetime et Hallmark

Comment se comparent les différents diffuseurs de films de Noël?

C’est un casse-tête. Comment puis-je prendre tous les ingrédients, tout ce que je veux raconter et les adapter à tous les diffuseurs? Est-ce que j’écris pour Hallmark? Pour Netflix? Parfois, je ne sais pas. Je suis à cheval entre les deux. Je peux rendre mon scénario un peu plus avant-gardiste pour qu’il aille à Netflix, mais je ne veux pas aller trop loin pour ne pas me faire bloquer par Hallmark. Mais lorsque vous écrivez, vous n’êtes pas obligé de choisir.

Vous proposez votre scénario à une boîte de production, et c’est elle qui le présente aux diffuseurs et vous dit comment l’adapter à chacun : Pour Hallmark, fais ces modifications. Pour Netflix, celles-là . Mais en fin de compte, j’écris ce que j’ai en moi, parce que c’est la seule formule à laquelle je peux vraiment être authentique. Et si ça leur plaît et qu’ils l’achètent, tant mieux. Et sinon, tant pis, mais ça me procure du plaisir quand même. Je souris pendant que j’écris mes scénarios.

Quel a été l’impact de la grève des scénaristes et des acteurs à Hollywood?

Comme membre de la Guilde des scénaristes, je n’ai rien présenté aux producteurs. Mais ça m’a permis d’adapter les histoires de mes films en romans et d’aller plus loin qu’à l’écran. J’écris donc autant des romans qui peuvent être transformés en films que des films qui peuvent être transformés en romans, parce que j’adore ce genre. Vous vous demandez peut-être comment autant de nouveaux films peuvent sortir cette année malgré les grèves.

Beaucoup de diffuseurs accumulent des scénarios des années à l’avance. Quelqu’un pourrait acheter mon scénario maintenant et ne le porter à l’écran que dans deux ans.

J’ai donc entendu dire qu’ils sont allés dans leurs réserves, et que les acteurs ont obtenu des dérogations, qu’ils ont été autorisés à faire des films à petits budgets. C’est la raison pour laquelle vous voyez tous ces films de Noël encore cette année.

Les couvertures de trois livres.

Depuis son premier film, Karen Schaler a aussi écrit des livres dérivés de ses univers portés à l’écran.

Photo : Radio-Canada / Andréa Alvarenga, avec la courtoisie de Karen Schaler

Que pensent vos anciens collègues de votre nouvelle profession?

Les gens de mon ancienne vie de journaliste et de correspondante de guerre me taquinent parce que j’écris maintenant sur Noël. Mais c’est une grande responsabilité! Les gens comptent sur Noël chaque année. À peine nous sortons de la pandémie que quelque chose d’aussi sombre nous attend. Il semble qu’à la fin de l’année, c’est une façon d’y échapper. On me demande tout le temps si je vais écrire autre chose un jour… J’adore les comédies romantiques, parce que c’est ce avec quoi j’ai grandi. Ce sont les histoires que j’aime. Il y a aussi quelque chose de spécial lié au fait d’écrire sur le thème de Noël. Et j’adore ça!


Les propos de Karen Schaler ont été traduits et raccourcis pour en faciliter la lecture.



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